Prise d’anti-inflammatoires à la moindre douleur, usage détourné de corticoïdes, surconsommation de paracétamol, antibiotiques pour des infections virales, tisanes traditionnelles toxiques… Le recours aux médicaments sans prescription est devenu la norme pour une majorité de Tunisiens. Chaque jour, des milliers de citoyens franchissent la porte d’une pharmacie ou ouvrent l’armoire à pharmacie familiale pour y puiser un traitement de leur propre initiative.
Près de 61% des Tunisiens achètent leurs médicaments directement en pharmacie sans prescription médicale préalable, selon une enquête de l’Institut National de la Consommation (INC). Une étude régionale menée dans le gouvernorat de Béjà a également révélé que 96% d’un échantillon de patients atteints de maladies cardiovasculaires pratiquent l’automédication, avec une prise d’antibiotiques dans 56,9% des cas.
Le coût global annuel du marché de l’automédication en Tunisie est évalué à environ 730 millions de dinars. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a, quant à elle, souligné récemment que 40% des dépenses de santé globales en Tunisie sont directement financées de la poche des ménages (Out-of-Pocket), notamment pour l’achat direct de médicaments.
Favorisé par le coût perçu des consultations médicales, l’engorgement des structures de santé publiques et la facilité d’accès aux officines de quartier, ce comportement est perçu à tort comme une alternative inoffensive et économique. Pourtant, le médicament n’est pas une marchandise ordinaire. Derrière la promesse d’un soulagement immédiat se cache une réalité médicale complexe, car toute substance pharmacologiquement active possède un profil d’effets indésirables, de contre-indications et de toxicités potentielles.
La fausse sécurité des médicaments en vente libre
L’une des idées reçues les plus tenaces consiste à croire qu’un médicament disponible sans ordonnance est totalement sans danger. L’exemple du paracétamol, pilier incontournable de la pharmacie familiale, illustre parfaitement ce piège. Largement utilisé contre la fièvre et les douleurs du quotidien, le paracétamol est un produit très sûr lorsqu’il est consommé aux doses recommandées. En revanche, en cas de surdosage -parfois involontaire lorsque le patient cumule plusieurs spécialités commerciales contenant la même molécule sans le savoir-, il devient extrêmement toxique pour le foie, pouvant entraîner des lésions hépatiques irréversibles, voire mortelles. Il en va de même pour les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) tels que l’ibuprofène ou l’acide méfénamique. Très prisés pour calmer une rage de dents, un mal de dos ou une douleur articulaire, ces médicaments pris de manière incontrôlée peuvent provoquer de graves ulcères gastriques, des hémorragies digestives ou une détérioration brutale de la fonction rénale. De plus, pris lors d’une infection bactérienne non identifiée, les anti-inflammatoires peuvent masquer les signes d’aggravation et favoriser la propagation de l’infection dans l’organisme, avec des conséquences parfois très dramatiques.
L’un des dangers les plus pernicieux de l’automédication réside dans l’affaiblissement ou la disparition temporaire des symptômes. En étouffant la douleur, la toux ou la fièvre sans en traiter la cause profonde, le patient s’accorde une fausse sensation de guérison. Ce répit artificiel peut retarder de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines, le diagnostic d’une pathologie sous-jacente grave : infection profonde, trouble cardiaque, affection métabolique ou lésion tumorale. Lorsque le malade finit par consulter un médecin en raison de la réapparition ou de l’aggravation de ses souffrances, la maladie a parfois évolué vers un stade avancé, compliquant considérablement la prise en charge du patient et les chances de guérison.
Une extension abusive aux médicaments sous prescription
Sous nos latitudes, l’automédication ne se limite malheureusement pas aux antalgiques ou aux sirops légers. Elle dérive très fréquemment vers la réutilisation d’anciennes ordonnances ou l’achat direct de produits soumis en principe à une prescription stricte. C’est notamment le cas des antibiotiques, consommés de manière anarchique dès l’apparition d’un état grippal ou d’un mal de gorge. Destinés exclusivement à combattre les infections bactériennes, les antibiotiques n’ont aucune efficacité contre les virus responsables de la grippe ou d’un rhume banal.
L’ingestion inappropriée de ces traitements expose le patient à des effets secondaires immédiats : troubles digestifs (nausées, diarrhées, douleurs abdominales), réactions allergiques parfois sévères (éruptions cutanées, difficultés respiratoires, chocs anaphylactiques) et interactions dangereuses avec d’autres traitements. À long terme, cette surconsommation incontrôlée alimente le phénomène mondial de la résistance bactérienne, rendant les antibiotiques inefficaces lorsque le patient en aura réellement besoin.
La Tunisie occupe d’ailleurs le 12e rang mondial en matière de consommation d’antibiotiques, selon une étude publiée fin 2025 par la revue scientifique Our World in Data en collaboration avec One Health Trust, un cabinet de recherche spécialisé dans la lutte contre les maladies infectieuses et la résistance aux médicaments.
Les Tunisiens consomment en moyenne 28 doses quotidiennes pour chaque 1.000 habitants, soit une quantité beaucoup plus élevée que la moyenne mondiale de 18 doses quotidiennes.
Dans le monde arabe, les Tunisiens ne sont ainsi devancés que par les Égyptiens (50 doses quotidiennes pour 1.000 habitants).
Interactions médicamenteuses et risques d’accoutumance
Pour les personnes souffrant de maladies chroniques (hypertension artérielle, diabète, insuffisance rénale ou cardiaque), l’automédication s’apparente à un véritable jeu de roulette russe. La prise spontanée d’un simple décongestionnant nasal à base de vasoconstricteurs peut provoquer des poussées hypertensives graves. De même, l’association de certains antalgiques ou anti-acides avec des traitements anticoagulants ou antidiabétiques peut annuler leur effet thérapeutique ou, au contraire, en démultiplier la toxicité.
Par ailleurs, le recours chronique à certains médicaments en vente libre ou détournés de leur usage comme les laxatifs, les sprays nasaux, les antihistaminiques sédatifs ou les anxiolytiques crée un phénomène d’accoutumance et de dépendance physique et psychologique, installant le patient dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir sans accompagnement médical.
Face à ce défi de santé publique, la réponse ne réside pas dans l’interdiction absolue ou la culpabilisation du patient, mais dans la sensibilisation et la responsabilisation de tous les acteurs. Le citoyen doit réapprendre à considérer le médicament pour ce qu’il est : un produit de santé puissant qui nécessite le respect strict des doses, des durées et des indications.
Le pharmacien, premier professionnel de santé de proximité, joue à ce titre un rôle déterminant de verrou sécuritaire. En renforçant son devoir de conseil, en refusant la délivrance injustifiée de médicaments à risque et en orientant systématiquement vers une consultation médicale au moindre doute, il constitue le meilleur rempart contre les dérives de l’automédication.
Walid KHEFIFI
