Par Slim BEN YOUSSEF
Osons ce soupçon : la Tunisie se dépeuplerait-elle de ses possibles ? Entre cette terre et ceux qui l’habitent, la réciprocité du désir se serait dénouée par lente désaffection : le goût d’y demeurer et de s’y savoir voulu, la latitude d’y réinventer ses jours et de voir la patrie épouser ses devenirs, l’audace d’y vouloir le bonheur et la grâce de l’y vivre.
Quel art de vivre pour refaire alliance ?
Il faudrait une orientation sensible. Un hédonisme actif. Une gourmandise d’avenir. Restituer aux territoires leur pouvoir d’appel, à nos traversées leur part de fête, à la joie sa dignité politique. Et faire de cette reconquête une œuvre de civilisation.
Le regard est notre première désaffection à guérir. L’environnement donne à l’appartenance sa peau vive : quand le paysage s’abîme, le désir d’habiter s’écorche. Au-delà de la propreté : une poétique de l’habitable où s’accorderaient le végétal, l’urbain et les rites. Rendons aux yeux leur appétit, au familier sa volupté. Un pays qui se néglige finit par se perdre de vue.
Reste à donner des jambes au regard. Rouvrir les chemins de l’intérieur — campagnes, forêts, immensités sahariennes —, affranchir nos itinéraires de leur tropisme balnéaire. Aux routes l’insoupçonné, aux détours le trouble des retrouvailles. Convoquons le hors-champ. Rendons à la Tunisie sa profondeur de champ.
Au relief du visible, que réponde l’épaisseur des vies : la musique, les scènes, les stades, les échoppes et les tablées où le terroir prend le goût des autres. Ces ferveurs réputées accessoires irriguent pourtant la vie commune. Nervures sensibles de la République. À leur confluence, le politique retrouve ses sens.
Une question s’insinue : quels bonheurs à portée de main l’éblouissement du lointain nous dérobe-t-il ? Imaginer la Tunisie heureuse exige une chorégraphie des possibles. L’ordinaire y prend des libertés avec son destin.
Déjouer la tyrannie du nécessaire : une allégresse souveraine, une indiscipline heureuse.
Qu’est-ce que le bonheur actif ? La révolution suprême.
