Plusieurs députés ont appelé, jeudi, à plafonner les frais de scolarité dans les établissements éducatifs privés, qui se multiplient comme des champignons et font florès dans un contexte marqué par un sempiternel déclin de l’école publique. Cet appel a été lancé lors d’une séance d’audition organisée par la commission parlementaire de l’éducation, de la formation professionnelle, de la recherche scientifique, de la jeunesse et consacrée à l’examen du projet de loi organique n° 07 de 2025 relatif à la création et à la réglementation des établissements d’enseignement privés.
«Nous avons besoin de plafonner et d’unifier les frais de scolarité dans les établissements éducatifs privés. Les marges bénéficiaires de ces établissements ne doivent pas être excessives», a par exemple souligné la députée Manel B’dida.
Jusqu’ici, les frais de scolarité varient d’un établissement scolaire privé à un autre en fonction de plusieurs variables, dont la région, les services offerts et les activités annexes. Ces frais vont d’environ 300 dinars par mois dans les régions intérieures à plus de 1500 dinars par mois dans certains quartiers huppés de la capitale. Aucune grille tarifaire n’a été fixée par les autorités de tutelle, l’Etat laissant la loi du marché (l’offre et la demande) réguler le secteur extrêmement sensible. Résultat : les budgets des familles qui souhaitent offrir une éducation de qualité à leur progéniture sont mis à rude épreuve en ces temps d’envolée des pressions inflationnistes, alors que des investisseurs amassent des fortunes colossales en exploitant l’absence de tout encadrement des tarifs par les autorités de tutelle.
Le système éducatif tunisien compte actuellement 1412 établissements primaires et secondaires privés autorisés, selon des données publiées par le ministère de l’Education à l’occasion de la dernière rentrée scolaire. Dans le détail, il s’agit de 811 écoles primaires et de 601 collèges lycées. La répartition géographique des écoles privées montre une forte concentration dans le Grand Tunis. La capitale tient le haut du pavé avec 125 écoles, suivie du gouvernorat de Ben Arous (82 établissements) et de l’Ariana (66 écoles). La densité des écoles primaires privées est moyenne dans les autres régions côtières, et faible dans les régions intérieures, les gouvernorats du Kef et de Tataouine ne comptant que trois écoles primaires privées chacun.
Un système éducatif à deux vitesses
En ce qui concerne les collèges et les lycées privés, Tunis arrive aussi en tête de liste avec 56 établissements, devant les gouvernorats de Sousse (50) et de Ben Arous (45). Siliana et Tataouine comptent le plus faible nombre de collèges et de lycées privés, avec respectivement six et cinq établissements seulement.
L’essor fulgurant des établissements éducatifs privés ces dernières années est intimement lié à la détérioration de la qualité des formations offertes par l’école publique, avec ses classes surchargées, ses infrastructures vétustes et ses grèves d’enseignants à répétition. Les investisseurs privés ont remédié aux diverses défaillances de l’école publique en offrant une meilleure qualité d’enseignement, avec des classes moins chargées, des locaux luxueux et un suivi plus personnalisé des élèves. La plupart de ces écoles, collèges et lycées privés misent également sur l’apprentissage numérique, l’enseignement intensif des langues étrangères, les activités parascolaires (club de langues, robotique, danse, etc.) et la garde des enfants après les heures de cours pour garantir un meilleur niveau pour les élèves et un plus grand confort pour les parents. Du coup, un système éducatif à deux vitesses, où la qualité de l’éducation dépend des moyens financiers des parents au lieu d’être un droit fondamental garanti à tous, est apparu. D’un côté, une minorité de familles appartenant à la classe aisée et à la classe moyenne supérieure ne lésinent pas sur les moyens pour assurer un avenir meilleur à leurs enfants, et de l’autre, une majorité de familles appartenant à la classe pauvre et à la classe moyenne inférieure qui se résignent à inscrire leurs chères têtes brunes dans des écoles publiques de plus en plus rébarbatives. La triade sacrée «publique, obligatoire et gratuite» qui caractérisait historiquement l’école tunisienne, et dont la paternité revient à la politique visionnaire du père de l’indépendance et premier président de la République tunisienne Habib Bourguiba, a ainsi perdu de sa superbe, cédant la place à une privatisation à marche forcée et une marchandisation sans vergogne du savoir.
Walid KHEFIFI
