Par Mondher AFI
La 40e édition de la Foire internationale du livre de Tunis 2026, qui a été lancée hier au Palais des expositions du Kram, s’est ouverte sous l’égide et en présence du Président Kaïs Saïed, dans un geste dont la portée excède de loin les conventions inaugurales. Car inaugurer une foire du livre, dans ce contexte précis, ne relève pas d’un simple rituel d’État, c’est poser un acte de souveraineté symbolique, c’est réaffirmer que le pouvoir politique peut, et doit, encore se dire à travers le langage du savoir.
Le slogan retenu, «Quand le livre se fait patrie», agit ici moins comme une formule que comme une hypothèse philosophique. Il invite à penser la patrie non comme une donnée géographique, mais comme une construction symbolique, un espace de sens où se rencontrent mémoire, langue et imagination collective. La foire devient ainsi un lieu de condensation, au sens presque anthropologique : un moment où la société se donne à voir à elle-même, à travers ce qu’elle écrit, lit, transmet et parfois, oublie.
Dans une perspective sociologique approfondie, la foire ne saurait être réduite à un marché du livre, fût-il international. Elle constitue un dispositif de production du sens, un espace où se distribuent les formes de légitimité culturelle et où s’organise une certaine économie symbolique du savoir. Ce qui s’y joue dépasse la simple circulation des ouvrages, c’est une mise en ordre du monde par le texte.
Le livre y apparaît comme une infrastructure invisible du collectif. Il ne se contente pas de transmettre des idées, il structure les manières de penser, de nommer, de problématiser. En ce sens, il participe à la formation d’un «habitus intellectuel» partagé, pour reprendre une terminologie bourdieusienne. Dès lors, faire du livre une «patrie», c’est reconnaître en lui un principe d’unification symbolique dans un monde fragmenté.
L’inauguration par le Président Kaïs Saïed, le 23 avril, ne relève pas d’un geste circonstanciel, elle s’inscrit dans une conception cohérente du politique, où la culture occupe une place structurante. Chez le Président, la souveraineté ne se limite pas à ses dimensions juridiques ou territoriales, elle s’étend au domaine du sens.
Le livre devient ainsi un outil de refondation. Il permet de réarticuler des dimensions fondamentales souvent disjointes : la langue comme matrice de la pensée, l’histoire comme mémoire active et non comme archive morte, et le droit comme expression d’une volonté collective éclairée. Cette triangulation confère au livre une centralité stratégique dans la reconstruction du lien civique.
Il y a, dans cette approche, une forme de résistance à l’appauvrissement du politique. Là où d’autres réduisent l’action publique à la gestion, le Président semble réintroduire une exigence de signification. La présence présidentielle à la foire participe alors d’une scénographie réfléchie : elle élève le savoir au rang de principe organisateur, elle redonne à l’intellectuel une place dans l’espace public, et elle suggère, sans le dire frontalement, que la crise politique est aussi, sinon d’abord, une crise du sens.
La calligraphie : une métaphysique de la forme
Le choix de Nja Mahdaoui pour concevoir l’identité visuelle de cette édition ne saurait être interprété comme un simple geste esthétique. Il s’inscrit dans une logique plus profonde de réactivation symbolique. À travers son œuvre, la lettre arabe est libérée de sa fonction utilitaire pour devenir forme, rythme, souffle, presque une ontologie graphique.
La mise en avant de la calligraphie arabe traduit une volonté de réhabiliter un héritage longtemps marginalisé, voire relégué à une fonction décorative. Or, la calligraphie, dans sa dimension originelle, n’est pas un ornement, elle est une pensée en acte, une manière d’habiter le langage.
En la réintroduisant au cœur de la foire, on ne célèbre pas seulement une tradition, on réactive une mémoire esthétique capable de dialoguer avec le présent. C’est une manière de dire que la modernité n’est pas nécessairement rupture, mais peut être réinterprétation, déplacement, continuité transformée.
L’Indonésie : décentrement et pluralité des appartenances
La présence de l’Indonésie comme invitée d’honneur participe de cette volonté d’élargissement des horizons. Elle introduit un décentrement salutaire, en rompant avec les axes culturels habituels pour explorer d’autres formes de proximité.
Ce choix n’est pas neutre. Il suggère que les affinités culturelles ne se réduisent pas à la géographie, mais peuvent se construire autour d’expériences historiques partagées, de sensibilités communes, voire de visions du monde convergentes. Le livre devient alors un médiateur entre ces univers, un lieu de traduction au sens fort, non pas seulement linguistique, mais existentiel.
Les dissonances institutionnelles : quand la forme résiste au sens
Mais toute architecture symbolique, aussi cohérente soit-elle dans son intention, se heurte à l’épreuve du réel. Et c’est précisément là que surgissent les dissonances. Des signes de désorganisation, de préparation approximative, de coordination imparfaite viennent rappeler que la mise en œuvre ne suit pas toujours la hauteur de la vision.
Ce décalage n’est pas seulement technique, il est révélateur. Il témoigne d’une difficulté plus profonde, celle d’un appareil institutionnel qui peine à se défaire de ses routines, à penser autrement que dans les cadres hérités, à traduire une ambition en dynamique effective.
Une poétique involontaire de l’immobilité
C’est sans doute dans la participation du ministère de l’Éducation que la tension latente au cœur de cette foire atteint sa forme la plus éloquente, presque une scène philosophique en acte, mais au sens ironique du terme. Car ce qui s’y donne à voir ne relève pas tant d’une dynamique éducative vivante que d’une étrange scénographie du savoir, proche d’un musée itinérant où l’on expose, avec un sérieux méthodique, les vestiges pédagogiques d’un temps suspendu.
Tout se passe comme si le savoir, au lieu d’être vécu, interrogé, problématisé et disputé, avait été soigneusement empaqueté pour être présenté sous vitrine, à distance de toute effervescence intellectuelle. L’on y retrouve une esthétique de la répétition, une fidélité presque touchante à des dispositifs figés, comme si l’innovation consistait paradoxalement à reproduire à l’identique ce qui a déjà été montré, mais avec une solennité renouvelée, comme si la forme pouvait suppléer l’absence de pensée.
Cette mise en scène produit un effet troublant. Dans un espace où le livre est célébré comme puissance de transformation, comme levier de refondation symbolique, l’institution censée incarner la transmission du savoir semble en proposer une version désactivée, presque neutralisée. Le savoir devient objet, l’éducation devient décor, et la pensée, lorsqu’elle affleure, semble priée de ne pas troubler l’ordonnancement des vitrines.
Plus profondément, cette approche trahit une conception implicite du savoir : un contenu clos, autosuffisant, presque autoréférentiel. Or, le savoir véritable ne se laisse ni figer ni exposer passivement. Il est mouvement, tension, conflictualité féconde. Il ne se conserve pas comme une relique, il se pratique comme une exigence. Il ne s’exhibe pas, il se construit dans le débat, dans la remise en question, dans l’inconfort même de la pensée.
Ce qui se donne à voir ici s’apparente ainsi à une forme de «muséification de l’acte éducatif», où l’on substitue à la vitalité du processus intellectuel une accumulation d’objets détachés de leur contexte vivant. Cette esthétique de la répétition finit par produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de transmettre du sens, elle le dilue ; au lieu de susciter la réflexion, elle installe une distance silencieuse.
Et c’est précisément dans cet écart que se révèle toute la profondeur de la contradiction. D’un côté, une vision portée par le Président Kaïs Saïed, où le savoir est conçu comme force active, comme énergie structurante du politique, comme condition même de la souveraineté. Dans cette perspective, l’éducation n’est pas une fonction secondaire, elle est un levier stratégique, un espace de production du citoyen et du sens.
De l’autre, une pratique institutionnelle qui semble encore enfermée dans des formes anciennes, où la transmission est pensée comme conservation plutôt que comme création, où l’on valorise l’objet au détriment du sujet, et où l’on oublie — presque systématiquement — ceux qui incarnent réellement le savoir : les enseignants, les chercheurs, les écrivains issus du champ éducatif.
Cette absence est loin d’être anodine. Elle révèle un déplacement silencieux mais significatif : l’institution, en se tournant vers ses objets, en vient à oublier ses sujets. Elle expose des traces, mais laisse dans l’ombre les voix. Elle montre des supports, mais invisibilise les producteurs de sens. Or, une politique du savoir qui ne reconnaît pas ses acteurs finit inévitablement par se vider de sa substance.
Dès lors, la question qui se pose dépasse largement le cadre de la foire elle-même. Comment une institution aussi stratégique que le ministère de l’Éducation peut-elle continuer à se représenter selon des formes qui neutralisent la vitalité du savoir qu’elle est censée porter ? Comment concilier une vision politique qui érige le savoir en fondement de la refondation nationale avec des pratiques qui en donnent une image figée, presque inerte ?
Foire et conscience critique
La réponse ne saurait se limiter à un simple ajustement formel, elle exige une reconfiguration plus profonde des représentations du savoir. Il ne s’agit pas uniquement de mieux exposer celui-ci, mais de le réactiver, de le remettre en circulation, de lui restituer sa dimension conflictuelle et créatrice. Autrement dit, il convient d’opérer un passage décisif d’une logique de présentation à une logique de production intellectuelle vivante.
Car si le livre peut prétendre se faire patrie, selon l’horizon symbolique porté par cette foire, encore faut-il que les institutions investies de sa transmission soient capables d’en faire une expérience incarnée. À défaut, cette «patrie du livre» risque de demeurer une construction séduisante mais silencieuse, une idée sans prise sur le réel.
Dans cette perspective, la Foire internationale du livre de Tunis, en sa quarantième édition, dépasse la simple célébration du livre. Elle agit comme un révélateur des tensions internes d’une société en quête de cohérence. Elle met en évidence l’écart entre une ambition élevée — ériger le livre en fondement symbolique — et les conditions effectives de sa réalisation.
Mais c’est peut-être précisément là que réside sa fonction la plus féconde : non pas résoudre les contradictions, mais les rendre visibles. Car toute dynamique de refondation commence par une conscience critique. Si le livre doit réellement devenir patrie, il lui faudra assumer une fonction d’interpellation et d’exigence.
Ainsi, la foire devient un espace de questionnement où se joue la possibilité même de penser autrement.
