Par Mondher AFI
L’ouverture, le 23 avril 2026, de la quarantième édition de la Foire internationale du livre de Tunis 2026 par le Président Kaïs Saïed ne peut être comprise comme une simple ritualité institutionnelle. Elle relève d’un geste politique dense, où s’articulent symbolique du savoir, légitimation du pouvoir et projection d’un imaginaire collectif. En investissant personnellement cet événement, le Chef de l’État réactive une tradition où le livre est pensé non comme un objet culturel passif, mais comme une infrastructure invisible du lien social.
Dans une perspective bourdieusienne, on pourrait dire que le livre constitue ici un capital symbolique stratégique, mobilisé pour reconfigurer les rapports entre État, société et savoir. Pierre Bourdieu rappelait que «le pouvoir symbolique est un pouvoir de faire voir et de faire croire» : en ce sens, l’inauguration devient une opération de production de sens, visant à réinscrire la culture au cœur de la légitimité politique.
Ce geste s’inscrit également dans une tradition plus large de pensée où la souveraineté ne se limite pas à la territorialité ou au juridique, mais englobe ce que Michel Foucault appelait les «régimes de vérité». Gouverner, dans cette perspective, c’est aussi organiser les conditions de production, de circulation et de validation du savoir. L’événement du Kram apparaît ainsi comme une tentative de re-politisation du champ culturel, dans un contexte global marqué par la fragmentation des référents et la crise des médiations classiques.
Cependant, une lecture critique impose de dépasser l’enthousiasme symbolique : la performativité de cet acte dépendra de sa traduction en politiques publiques concrètes. Comme le suggère Jürgen Habermas, l’espace public ne se régénère pas par des gestes symboliques seuls, mais par des structures communicationnelles durables et inclusives. L’enjeu est donc de savoir si cette centralité accordée au livre pourra s’incarner dans une refondation effective du système éducatif et culturel. Dans cette perspective, se manifeste une volonté politique claire de transformer l’élan symbolique en dynamique institutionnelle réelle, capable de produire des effets structurants et durables sur les politiques publiques.
Tunisie-Indonésie : vers une géopolitique cognitive et culturelle plurielle
La désignation de l’Indonésie comme invitée d’honneur de la Foire internationale du livre de Tunis 2026 ne saurait être interprétée comme un simple choix protocolaire ou circonstanciel. Elle s’inscrit dans une reconfiguration plus profonde des orientations culturelles et diplomatiques tunisiennes, marquée par une volonté de diversification des espaces de coopération et par un repositionnement dans une géographie intellectuelle désormais multipolaire. Ce déplacement progressif traduit une prise de conscience des mutations du système mondial du savoir, où les centres de production et de diffusion ne sont plus exclusivement concentrés dans l’espace euro-atlantique, mais s’étendent à de nouvelles aires culturelles dynamiques, notamment en Asie.
D’un point de vue sociologique, cette orientation peut être analysée comme une tentative de redéfinition des circuits de légitimation culturelle. En s’ouvrant à des partenaires tels que l’Indonésie, la Tunisie participe à une forme de décentrement épistémologique, qui consiste à reconnaître la pluralité des trajectoires intellectuelles et la diversité des formes de production du savoir. Il ne s’agit plus seulement d’importer ou d’exporter des contenus culturels, mais de co-construire des espaces de signification partagés, fondés sur une reconnaissance mutuelle des patrimoines et des expériences historiques.
Dans cette perspective, la relation tuniso-indonésienne peut être appréhendée à travers le prisme d’une «diplomatie du savoir», où le livre, loin d’être un simple support matériel, devient un opérateur stratégique de médiation culturelle. Comme le souligne Joseph Nye, le «soft power» repose sur la capacité d’un acteur à influencer non par la contrainte, mais par l’attraction, c’est-à-dire par la diffusion de valeurs, d’idées et de représentations. Le champ culturel, en particulier le secteur éditorial, constitue à cet égard un espace privilégié de projection symbolique, où se jouent des formes subtiles de reconnaissance et d’influence réciproques.
Cependant, réduire cette dynamique à une logique d’influence serait insuffisant. Elle engage également une dimension épistémologique plus profonde, liée à la circulation des savoirs et à la remise en question des hiérarchies traditionnelles du système mondial de la connaissance. En favorisant des échanges horizontaux entre espaces culturels, cette coopération ouvre la possibilité d’une pluralisation des référentiels intellectuels et d’un enrichissement mutuel des perspectives analytiques.
Toutefois, une analyse rigoureuse impose de distinguer entre la dimension symbolique de ces initiatives et leur traduction effective en politiques publiques structurées. Le risque, souvent observé dans ce type de configuration, est celui d’une diplomatie culturelle limitée à des gestes de visibilité sans véritable impact durable. Pour que cette ouverture produise des effets tangibles, elle doit s’appuyer sur des dispositifs institutionnels solides : programmes d’échanges universitaires pérennes, co-publications scientifiques, réseaux de recherche conjoints, politiques de traduction systématiques et plateformes de diffusion partagée des connaissances.
À défaut, la relation pourrait demeurer à un niveau superficiel, relevant de ce que Paul Ricoeur conceptualisait comme une «reconnaissance inachevée», c’est-à-dire une reconnaissance formelle qui ne parvient pas à se transformer en véritable interaction structurante. L’enjeu est donc de dépasser la logique événementielle pour inscrire cette coopération dans le temps long, en la dotant de mécanismes capables de produire des effets cumulatifs et durables.
En définitive, la présence de l’Indonésie à la Foire internationale du livre de Tunis 2026 peut être interprétée comme un indicateur d’une mutation plus large : le passage d’une diplomatie culturelle centrée sur des pôles traditionnels à une diplomatie cognitive ouverte, plurielle et réflexive. Cette mutation, si elle est consolidée par des politiques cohérentes et des investissements appropriés, est susceptible de contribuer à repositionner la Tunisie comme un acteur actif dans les circulations globales du savoir, non plus en périphérie, mais au cœur d’un réseau d’échanges intellectuels en recomposition.
Refondation éducative et exigence épistémologique
Au cœur de la conjoncture actuelle se trouve la question décisive de la réforme éducative, érigée en priorité stratégique par Kaïs Saïed, notamment lors de l’inauguration de la Foire internationale du livre de Tunis 2026. L’annonce de la création du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement ne saurait être interprétée comme une simple reconfiguration administrative, elle signale une volonté explicite de restituer au système éducatif une cohérence stratégique, dans un contexte marqué par la désarticulation croissante entre structures institutionnelles et transformations du régime global du savoir.
Ce geste politique repose sur un diagnostic pertinent, celui de la centralité de l’éducation comme condition de souveraineté et levier de développement. Toutefois, la validité d’un diagnostic n’épuise pas la question de sa mise en œuvre. Comme le souligne Max Weber, la légitimité d’une institution dépend de sa rationalité interne et de la qualité des compétences qu’elle mobilise. En ce sens, le Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement ne peut se réduire à une structure formelle, il doit être conçu comme un espace de production d’expertise, fondé sur la convergence entre savoirs scientifiques, expérience pédagogique et analyse des politiques publiques.
Or, le risque majeur réside dans la reproduction d’une logique bureaucratique où la fonction prévaut sur la compétence. Une telle dérive viderait la réforme de sa substance, en la ramenant à une gestion procédurale de l’existant. La sociologie des organisations a montré que les institutions tendent à reconduire leurs propres inerties, sauf intervention critique fondée sur des savoirs rigoureux. Une réforme éducative authentique ne peut donc être administrée comme un dossier technique, elle engage une transformation profonde des structures cognitives qui sous-tendent l’acte éducatif.
Cette exigence renvoie à une dimension plus fondamentale encore : la crise actuelle du système éducatif tunisien est moins fonctionnelle qu’épistémologique. Depuis l’indépendance, le pays a fait le choix structurant d’investir dans l’éducation comme vecteur principal de développement, en postulant une continuité entre accumulation des savoirs et progrès social. Ce modèle, qu’Edgar Morin qualifierait de «pensée complexe», reposait sur l’idée d’une articulation harmonieuse entre pluralité des connaissances, ouverture intellectuelle et formation du sujet autonome.
Aujourd’hui, cette continuité est rompue. Le système éducatif, conçu pour une modernité étatique, linéaire et relativement stable, se trouve confronté à un régime de connaissance caractérisé par la discontinuité, la numérisation et l’incertitude. Comme l’a montré Thomas Kuhn, les systèmes cognitifs n’évoluent pas par ajustements progressifs mais par ruptures paradigmatiques. En ce sens, la crise actuelle ne peut être résolue par de simples réformes curriculaires ou organisationnelles, elle exige une refondation des cadres mêmes de production et de transmission du savoir.
La portée de la vision de Kaïs Saïed se manifeste d’abord par un recentrage assumé de la question éducative au cœur du projet national, en tant qu’enjeu de souveraineté et de développement. Cette orientation présente une cohérence stratégique indéniable, dans la mesure où elle replace l’éducation comme matrice structurante de toute transformation sociale. Toutefois, elle se confronte à une exigence plus profonde : dépasser le simple registre normatif pour investir pleinement le champ épistémologique.
Il ne s’agit plus seulement de réorganiser l’institution scolaire, mais de questionner les fondements mêmes du savoir, en redéfinissant ce que signifient aujourd’hui «apprendre», «connaître» et «former» dans un contexte de mutations rapides des régimes cognitifs et technologiques.
Dans cette logique, la décision présidentielle de créer le Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement constitue un levier structurant de gouvernance. Elle traduit une volonté de rationalisation et de cohérence stratégique des politiques éducatives. Toutefois, sa portée effective dépendra de sa capacité à devenir un espace réel d’intelligence collective, fondé sur la compétence, l’expertise et la rigueur scientifique, plutôt que sur une simple logique administrative.
Comme le rappelle Amartya Sen, le développement repose sur l’expansion des capacités humaines, ce qui implique que l’éducation ne peut être considérée comme un secteur sectoriel, mais comme la condition fondamentale de toute dynamique de progrès durable. La réforme éducative en Tunisie ne peut être réduite à une simple réorganisation institutionnelle. Elle renvoie à une transformation plus profonde, de nature cognitive et normative, touchant aux fondements mêmes de la production du savoir et aux conditions de projection d’une société dans son avenir. Toute approche limitée à l’ingénierie administrative demeure insuffisante dès lors qu’elle ignore la dimension épistémologique du système éducatif.
L’inauguration de la Foire du livre de Tunis 2026 par Kaïs Saïed marque un acte politique fondateur : elle réaffirme le savoir comme axe de souveraineté. Mais, dans une perspective philosophique, sa portée dépend de sa capacité à dépasser le symbolique pour refonder structurellement les conditions de production du savoir.
