Le monde, sans conteste, connaît aujourd’hui de profondes mutations économiques, dans lesquelles les questions liées aux ressources naturelles, à l’énergie et à l’agriculture occupent une place de plus en plus importante dans les stratégies nationales.
En Tunisie, cette dynamique ne fait pas exception. Face à ces transformations, l’État s’engage dans la restructuration de ses modèles de développement, en accordant une attention croissante à des secteurs autrefois relégués au second plan. Dans ce contexte, l’agriculture s’impose désormais comme un enjeu à la fois économique, social et stratégique.
Ces derniers mois, les autorités ont multiplié les références à deux notions devenues centrales dans le débat public, la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire.
Mais quelle est réellement la différence entre ces deux concepts ? Et laquelle de ces priorités devrait aujourd’hui orienter les choix stratégiques du pays ?
Pour répondre à ces interrogations, Yasser Souilmi, ingénieur en gestion des ressources naturelles et chercheur en politiques agricoles et hydriques auprès de «Arab Reform Initiative (ARI)», a expliqué, dans une interview accordée au journal «Le Temps», que la sécurité alimentaire désigne la capacité d’un État à garantir l’accès des citoyens à l’alimentation, quel que soit le moyen utilisé (production locale, importations ou recours aux marchés internationaux).
«L’essentiel étant que les besoins alimentaires de la population soient couverts. La sécurité alimentaire est aujourd’hui l’un des concepts les plus largement relayés dans les médias», a-t-il souligné.
«Être maître de son alimentation» : la souveraineté alimentaire comme enjeu stratégique
Poursuivant son analyse, le chercheur a précisé que la souveraineté alimentaire va bien au-delà de cette approche. Elle repose essentiellement sur la maîtrise des moyens de production agricole, notamment les semences, l’eau, les terres agricoles ou encore la main-d’œuvre, qui constituent des éléments fondamentaux du processus de production.
Ainsi, la souveraineté alimentaire englobe une vision plus large que celle de la sécurité alimentaire. Elle implique qu’un État dispose d’un contrôle réel sur les ressources et les mécanismes nécessaires à sa production agricole, afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur.
«Dans ce cadre, il n’est pas cohérent, par exemple, de dépendre entièrement de l’importation des semences. Une telle situation lie directement la production agricole aux pays exportateurs. En cas de perturbation des échanges ou de décision de suspendre les exportations, la production nationale pourrait être gravement compromise, voire paralysée», a-t-il souligné.
«La souveraineté alimentaire signifie qu’un pays soit maître de son alimentation et de ses capacités de production, et non qu’il se limite simplement à assurer l’approvisionnement des citoyens. Elle suppose que l’État contrôle les principaux facteurs de production agricole, sans dépendre d’acteurs extérieurs susceptibles d’entraver ce processus», a-t-il ajouté.
«Les petits agriculteurs sont la véritable force du secteur agricole»
Yasser Souilmi a également évoqué la question des petits agriculteurs, estimant qu’ils constituent avant tout la principale force de travail du secteur agricole. Selon lui, ils ne doivent pas être considérés comme un simple maillon d’une chaîne de production, mais comme des acteurs centraux du système agricole. Il estime ainsi que les agriculteurs, particulièrement les petits exploitants, devraient bénéficier d’une attention accrue, notamment dans le cadre d’une agriculture destinée prioritairement au marché alimentaire local avant l’exportation.
Le chercheur considère également que, même dans un contexte marqué par des crises économiques mondiales et nationales, la Tunisie devrait s’orienter vers la souveraineté alimentaire. Il a souligné que le pays dispose de nombreux atouts, notamment d’importantes superficies de terres fertiles et cultivables. Toutefois, il estime qu’il est indispensable de faciliter davantage l’accès des agriculteurs aux moyens de production et de définir une stratégie agricole claire.
«La Tunisie encourage aujourd’hui davantage certaines cultures destinées à l’exportation, alors même qu’elle continue d’importer des produits alimentaires de base, comme le blé», a-t-il remarqué.
Dans cette perspective, Yasser Souilmi a appelé à une vision prospective permettant d’identifier les besoins alimentaires prioritaires du pays, les ressources disponibles localement, ainsi que les mécanismes nécessaires pour atteindre une véritable souveraineté alimentaire.
«Si l’objectif reste uniquement la sécurité alimentaire, la solution la plus simple consiste à mobiliser les ressources de l’État pour importer les produits de base, sans mettre en place de stratégies capables de faire de la Tunisie un pays maître de son alimentation et capable de produire sa nourriture, quelles que soient les circonstances», a-t-il indiqué.
Dans ce contexte, il a cité la guerre entre la Russie et l’Ukraine comme un exemple révélateur des limites de cette dépendance extérieure. Selon lui, ce conflit a mis en évidence la vulnérabilité de nombreux pays importateurs, notamment à travers les perturbations observées et les difficultés rencontrées par les boulangeries.
«La Tunisie a les moyens d’atteindre la souveraineté alimentaire»
Yasser Souilmi estime néanmoins que la Tunisie possède plusieurs atouts susceptibles de faciliter son orientation vers la souveraineté alimentaire. Parmi ces facteurs figurent notamment le chômage, qui pourrait être transformé en opportunité à travers la mobilisation d’une main-d’œuvre agricole, ainsi que le soutien aux jeunes disposant de terres agricoles mais ne possédant pas les moyens nécessaires pour les exploiter.
Il a également rappelé que la Tunisie dispose de vastes terres cultivables, dont une partie importante reste inexploitée ou abandonnée. «Le pays perd chaque année plus de 25.000 hectares de terres agricoles faute d’exploitation et de valorisation adéquates», a-t-il révélé.
Concernant la question de l’eau, le chercheur reconnaît que la rareté des ressources hydriques constitue un défi majeur, d’autant plus que les quantités disponibles varient d’une année à l’autre. Toutefois, il estime qu’il est possible de développer certaines cultures adaptées aux conditions climatiques locales, afin d’assurer un minimum de production.
Ainsi, le chercheur en politiques agricoles et hydriques considère que la Tunisie dispose des capacités nécessaires pour avancer vers la souveraineté alimentaire, mais que la réussite de cette transition dépend avant tout d’une véritable volonté politique. Selon lui, cette orientation, bien que complexe, pourrait devenir réalisable grâce à des choix stratégiques clairs, notamment en ce qui concerne la récupération de la maîtrise des semences, qu’il considère comme l’un des défis les plus difficiles à relever.
Nouha MAINSI
