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Accueil » Quand le café gagne sur la rue : pour une véritable législation des espaces publics en Tunisie
SOCIETE vendredi, 11 septembre, 2026,09:256 Mins Read

Quand le café gagne sur la rue : pour une véritable législation des espaces publics en Tunisie

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Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

Il existe en Tunisie des habitudes qui finissent par paraître normales simplement parce qu’elles se répètent chaque jour. Parmi elles, l’occupation progressive des trottoirs et des espaces publics par les cafés. Ce phénomène, devenu presque une composante du paysage urbain, mérite pourtant une véritable réflexion collective. Le café est un lieu social important dans la culture tunisienne. Il représente un espace de rencontre, de discussion, de détente et parfois même un refuge contre la solitude. Mais lorsque cet espace privé déborde largement sur l’espace public, il transforme la ville et pose une question essentielle : à qui appartient réellement la rue ?

Aujourd’hui, dans plusieurs villes tunisiennes, le passant doit souvent négocier son chemin entre les tables, les chaises, les parasols et les clients installés sur les trottoirs. La personne âgée, la mère avec une poussette, l’enfant qui rentre de l’école ou la personne à mobilité réduite deviennent des obstacles dans un espace qui devrait pourtant leur être naturellement réservé. Le piéton, qui est l’un des premiers utilisateurs de la ville, se retrouve parfois obligé de marcher sur la chaussée, au milieu des voitures, simplement parce que le trottoir a changé de fonction.

Le problème n’est pas l’existence des cafés. Une société vivante a besoin de lieux de convivialité. Le problème est l’absence d’une organisation claire et respectée qui permette un équilibre entre l’activité économique et le droit des citoyens à circuler librement. Entre deux cafés, il y a parfois un café, et dans certaines rues, l’impression dominante est celle d’une ville transformée en immense terrasse sans véritable planification.

Le café tunisien : un symbole culturel devenu un défi urbain

Le café occupe une place particulière dans l’histoire sociale tunisienne. Depuis des générations, il accompagne les discussions politiques, les rencontres entre amis, les parties de jeux traditionnels et les moments de repos après une journée de travail. Le café n’est donc pas seulement un commerce, il est un espace culturel et humain.

Cependant, une tradition ne peut pas justifier une absence totale de règles. Toutes les activités humaines doivent évoluer avec les besoins de la société. La ville tunisienne a changé. Les quartiers sont plus densément peuplés, la circulation est plus importante, les besoins des citoyens sont différents et les normes d’accessibilité doivent être prises en considération.

Dans beaucoup de pays, les cafés disposent de terrasses extérieures, mais celles-ci sont réglementées avec précision. La surface occupée, la largeur minimale réservée aux piétons, les horaires d’utilisation et l’esthétique générale sont contrôlés par les municipalités. L’objectif n’est pas d’empêcher les commerçants de travailler, mais d’éviter qu’une activité privée bloque un espace appartenant à tous.

En Tunisie, le problème vient souvent du fait que l’autorisation d’exploitation d’un café ne s’accompagne pas toujours d’un véritable contrôle de l’utilisation de l’espace extérieur. Certains établissements installent progressivement davantage de tables et de chaises jusqu’à occuper une grande partie du trottoir. Avec le temps, cette occupation devient une habitude acceptée, alors qu’elle représente une privatisation silencieuse d’un espace public.

Le trottoir n’est pas une extension du commerce

Le trottoir est un élément essentiel de la ville. Il n’est pas un simple espace vide devant un commerce. Il a une fonction précise : permettre aux citoyens de se déplacer en sécurité. Lorsqu’il disparaît sous les chaises et les tables, c’est toute une catégorie de personnes qui perd un droit fondamental.

Une ville moderne se mesure aussi à la manière dont elle protège les plus vulnérables. Une personne âgée ne devrait pas être obligée de descendre sur la route pour contourner une terrasse. Une personne en fauteuil roulant ne devrait pas chercher un passage impossible entre des obstacles. Un enfant ne devrait pas être exposé au danger des voitures parce que le trottoir est devenu inaccessible.

Cette situation crée également une forme d’inégalité dans l’espace urbain. Certains citoyens peuvent profiter du trottoir parce qu’ils consomment dans un café, tandis que d’autres, qui ne souhaitent pas s’installer dans ces établissements, perdent leur droit de passage. L’espace public doit rester un lieu partagé, ouvert à tous, indépendamment de la consommation ou du pouvoir d’achat.

Il est donc nécessaire d’adopter une véritable législation nationale concernant l’occupation des trottoirs par les cafés et les restaurants. Cette législation devrait définir clairement les conditions d’installation des terrasses, les dimensions autorisées, les zones interdites et les sanctions en cas de dépassement.

Une réglementation équilibrée entre économie et droit citoyen

Il serait injuste de présenter les propriétaires de cafés comme les seuls responsables de cette situation. Beaucoup d’entre eux cherchent simplement à développer leur activité dans un contexte économique difficile. Le secteur des cafés représente des emplois et participe à l’activité commerciale des quartiers. Une réglementation intelligente ne doit donc pas être une punition pour les professionnels, mais un cadre qui protège tout le monde.

Les municipalités pourraient par exemple créer des zones clairement identifiées pour les terrasses, avec des limites visibles et contrôlables. Les établissements respectant les règles pourraient bénéficier d’autorisations renouvelables, tandis que les dépassements répétés entraîneraient des mesures progressives.

Il faudrait également repenser l’aménagement urbain. Certains quartiers pourraient être conçus avec des espaces spécifiques destinés aux terrasses, permettant aux cafés de fonctionner sans gêner les déplacements. Dans d’autres endroits, notamment dans les rues étroites ou très fréquentées, la priorité devrait rester la circulation des piétons.

La solution passe aussi par un changement culturel. Le citoyen doit comprendre que le trottoir n’est pas un espace abandonné. Le commerçant doit comprendre que son activité ne peut pas supprimer le droit des autres. Et l’administration doit comprendre que l’absence de contrôle transforme progressivement les petites irrégularités en grands problèmes urbains.

Réinventer la ville tunisienne pour mieux vivre ensemble

La question des cafés dépasse finalement le simple problème des chaises et des tables. Elle pose une question plus profonde sur notre conception de la ville. Voulons-nous des villes où chacun occupe l’espace selon sa capacité à imposer sa présence ou voulons-nous des villes organisées où chaque citoyen trouve sa place ?

La rue appartient à tout le monde. Elle appartient au commerçant qui travaille, au client qui se détend, mais aussi au passant qui marche, à l’enfant qui joue, à la personne âgée qui se déplace et à la personne handicapée qui cherche simplement à vivre normalement.

La Tunisie a besoin d’une nouvelle vision de ses espaces publics. Une vision qui ne considère pas la réglementation comme une contrainte, mais comme un outil permettant une meilleure coexistence. L’objectif n’est pas de vider les trottoirs des cafés, mais de rendre les cafés compatibles avec la ville.

Le café restera toujours un symbole de la vie sociale tunisienne. Mais la modernité exige de trouver un équilibre entre la tradition et l’organisation. Une société avancée n’est pas celle qui interdit les habitudes populaires, c’est celle qui sait les intégrer dans un cadre respectueux des droits de chacun.

Aujourd’hui, alors que nos villes connaissent une croissance rapide et que l’espace devient de plus en plus précieux, il est temps d’engager un débat sérieux sur la gestion des espaces publics. La chaise d’un café ne doit jamais devenir un obstacle au citoyen. La terrasse ne doit jamais remplacer le trottoir. Et la ville tunisienne doit rester avant tout un lieu où chacun peut circuler, respirer et vivre dignement.

café

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