Face à la baisse globale du niveau scolaire et aux troubles grandissants de l’attention chez les jeunes, un vent de fronde analogique souffle sur le monde éducatif. Des pionniers de la numérisation comme la Suède et la Finlande font aujourd’hui marche arrière en réinvestissant massivement dans les manuels physiques, les cahiers et les stylos.Entre les mirages du « tout-écran » et l’urgence de sanctuariser la concentration des élèves, comment trouver le bon équilibre pédagogique ? Quel est l’impact réel des technologies sur le déclin des systèmes éducatifs, notamment en Tunisie ?
En Suède et en Finlande, les autorités prônent une réduction de l’apprentissage à l’école sur tablette et ordinateur pour revenir aux manuels imprimés, cahiers et stylos. Qu’en pensez-vous ?
Ridha Zahrouni : Je tiens tout d’abord à préciser que toutes mes réponses sont nourries par une lecture attentive, initiée et responsable d’une partie de la documentation spécialisée sur le sujet,Effectivement, le virage amorcé par la Suède et la Finlande, qu’on pourrait qualifier de « renouveau analogique », s’inscrit dans un débat mondial crucial sur l’équilibre optimal entre les outils numériques et les supports traditionnels à l’école. Ce revirement s’appuie sur des études scientifiques et des observations pédagogiques qui confrontent deux visions de l’enseignement moderne.
Les principaux arguments évoqués en faveur du retour aux manuels et à l’écrit s’appuient sur plusieurs constats cognitifs majeurs, principalement :
L’amélioration de la concentration : Les manuels physiques limitent les distractions (notifications, navigation web, tentation des jeux) inhérentes aux tablettes et ordinateurs, favorisant ainsi une attention prolongée.Une meilleure compréhension de l’écrit : Des études en neurosciences montrent que la lecture sur papier offre de meilleurs repères spatio-temporels. Cela facilite la compréhension des textes longs et complexes par rapport à la lecture sur écran.
Une mémorisation accrue : Le geste de l’écriture manuscrite active des zones cérébrales liées à la mémoire et à la motricité fine, favorisant une assimilation plus profonde des connaissances que la saisie sur clavier.
Est-ce que l’écran a contribué à la baisse du niveau des élèves en Tunisie ?
Oui, la surexposition aux écrans a contribué de manière significative à la baisse du niveau des élèves en Tunisie, en agissant comme un amplificateur des difficultés cognitives et comportementales dont souffrent les apprenants tunisiens.Cependant, il faut reconnaître que l’écran n’est pas le principal coupable. Cette baisse de niveau s’inscrit plutôt dans une crise structurelle plus large et beaucoup plus ancienne du système éducatif tunisien.
Faut-il revenir aux livres, aux cahiers, au papier et aux stylos dans les salles de classe pour enrayer la baisse du niveau d’alphabétisation et les problèmes de lecture et de concentration chez les élèves ?
Certainement. Le retour au papier et au stylo fait aujourd’hui l’objet d’un consensus de plus en plus large et fort chez les spécialistes de l’éducation, qui le considèrent comme un levier majeur sur lequel il faudrait agir pour enrayer la baisse du niveau scolaire. Plusieurs pays, à l’image de la Suède après les résultats alarmants du rapport PIRLS(1), ont d’ailleurs déjà fait marche arrière en réinvestissant massivement dans les manuels physiques.
Pour ma part, et en m’appuyant sur une lecture initiée et responsable d’une partie de la vaste documentation publiée sur ce sujet, il convient de comparer l’impact cognitif des deux supports pour comprendre pourquoi le retour au papier est devenu indispensable :
L’écriture manuscrite vs le clavier : Écrire à la main est un geste complexe. Chaque lettre exige un tracé unique qui active une empreinte sensorimotrice spécifique dans le cerveau (notamment l’aire de Broca et le cortex moteur). Ce processus d’ancrage physique facilite la reconnaissance future des lettres et consolide la mémoire à long terme. De plus, la relative lenteur de l’écriture manuscrite oblige l’élève à synthétiser et reformuler l’information, ce qui constitue un effort cognitif hautement productif.À l’inverse, tapoter sur un clavier se résume à un geste identique et monotone, peu importe la lettre choisie. Le cerveau ne bénéficie d’aucun repère moteur lié à la forme du mot. Souvent, la vitesse de frappe pousse les élèves à noter les cours au mot à mot de manière passive, sans réelle assimilation ni traitement de l’information.
La lecture sur papier vs sur écran : La lecture physique offre des repères tactiles et visuels fixes (le poids des pages, le coin supérieur, la longueur visible du texte). Le cerveau utilise ces repères pour construire une « carte cognitive » du texte, essentielle pour saisir la chronologie et la logique d’un récit ou d’un raisonnement. Sans distraction possible, l’attention reste soutenue, ce qui favorise la lecture profonde, l’analyse critique et la mémorisation des détails.
Sur l’écran, le défilement (scrolling) détruit la structure spatiale du texte, ce qui perturbe la mémoire de travail. De plus, la lecture numérique est inconsciemment associée au divertissement et aux réseaux sociaux. Le cerveau adopte alors un réflexe de balayage rapide (skimming) : on cherche des mots-clés au détriment de la syntaxe globale. Enfin, la simple tentation de changer d’onglet ou de cliquer sur des hyperliens crée une surcharge cognitive qui nuit à l’assimilation.
En résumé, les conclusions des études internationales comme PIRLS( Programme international de recherche en lecture scolaire, piloté par l’Association internationale pour l’évaluation des compétences scolaires (IEA) ou PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves piloté par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont motivé des pays comme la Suède et la Finlande, qui avaient pourtant massivement numérisé leurs écoles, à abandonner la politique du « tout-écran ». Celle-ci a affaibli significativement deux des principaux piliers de l’apprentissage : la capacité de concentration prolongée et la fluidité de la lecture de textes longs.
Faut-il réduire l’utilisation de l’écran, et si oui, comment faire à l’école et aussi à la maison ?
A l’école, on pourra instaurer la « pause numérique » :c’est-à-dire bannir les téléphones portables de l’ensemble de l’espace scolaire (classes, cours de récréation, cantines). Cette mesure permet de recréer du lien social, de stopper le picorage attentionnel des notifications et de réduire le cyberharcèlement. On peut aussi sanctuariser le temps d’écran pédagogique. L’ordinateur ou la tablette ne doivent être utilisés que pour des tâches cibles et interactives à forte valeur ajoutée (codage, géométrie dynamique, recherches précises). Les lectures longues, les prises de notes importantes et les évaluations de la compréhension doivent prioritairement rester sur support papier. Ceci sans oublier de former les enseignants à la gestion de l’attention. À l’instar de modèles comme Singapour, l’intégration des outils numériques doit s’accompagner d’une formation stricte des professeurs pour alterner efficacement les phases sur écran et les phases de reconnexion physique.
A la maison, les experts de santé publique et les guides de prévention (comme celui du CLEMI (3)/ UNESCO) recommandent une approche progressive basée sur l’âge, conciliant rigueur et prise de conscience :Sanctuariser des moments et des lieux clés : Interdire les écrans le matin avant l’école (cela altère l’attention en classe), pendant les repas (pour préserver les interactions familiales et le développement du langage), ainsi que dans le lit et avant de s’endormir (la lumière bleue bloquant la mélatonine, principal facteur de détérioration du sommeil chez l’élève). On pourra fixer des quotas de temps selon l’âge : Pas d’écran avant 3 ans,moins d’une heure par jour entre 3 et 6 ans, pour une utilisation exclusivement éducative et accompagnée par un adulte et deux heures par jour après 6 ans, tout en valorisant des activités de substitution : Remplacer le temps d’écran passif (scrolling sur TikTok ou Instagram) par des jeux de société, des activités de plein air, de l’écriture ou du dessin créatif.
Certains spécialistes mettent en garde contre le risque, lié à un enseignement mais analogique, de voir les élèves mal préparés aux emplois de demain. Qu’en pensez-vous ?
Cette mise en garde existe et constitue le principal argument des opposants à un recul technologique trop brutal. Ces critiques, portées notamment par des entreprises de la tech, des informaticiens et certains éducateurs, soulignent le risque de déconnecter l’école de la réalité économique mondiale. En Suède, par exemple, le virage vers le tout-analogique a suscité de vives inquiétudes quant à la préparation des élèves au marché du travail, en particulier à l’ère de l’intelligence artificielle.
La technologie doit être un complément, jamais un substitut : Elle ne doit pas remplacer les interactions humaines directes ni l’acquisition des compétences fondamentales.
La pertinence avant la nouveauté : L’introduction d’un outil numérique à l’école doit prouver sa valeur ajoutée pédagogique réelle (par exemple, modéliser des concepts complexes en sciences ou en mathématiques) au lieu de simplement copier-coller un manuel papier sur une tablette coûteuse.En résumé, les élèves les mieux préparés aux emplois de demain ne seront pas ceux qui auront passé leur scolarité sur des écrans, mais ceux qui auront acquis une structure cognitive solide (attention, logique, mémorisation) grâce aux outils analogiques, leur permettant ensuite de maîtriser et de dompter les technologies les plus avancées.
Kamel Bouaouina
