Par Zouhaïr Ben AMOR (Universitaire)
Le monde change de centre de gravité. Pendant plusieurs décennies, l’économie mondiale a été structurée autour de la domination technologique, industrielle et financière des grandes puissances occidentales. Aujourd’hui, une nouvelle réalité apparaît : la Chine occupe une place incontournable dans les échanges internationaux, dans l’industrie manufacturière, dans les technologies numériques, dans les infrastructures et dans l’innovation scientifique. Certains observateurs anticipent même l’émergence d’une Chine appelée à devenir l’une des forces économiques et technologiques majeures du XXIᵉ siècle. Cette transformation ne doit pas être perçue uniquement comme une compétition entre grandes puissances, mais comme une nouvelle configuration mondiale à laquelle les pays intermédiaires, comme la Tunisie, doivent intelligemment s’adapter.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si la Chine remplacera telle ou telle puissance, mais plutôt de comprendre comment un pays comme la Tunisie peut se positionner dans ce nouvel environnement international. Une grande puissance économique ne devient pas automatiquement un partenaire bénéfique pour les autres pays. Les avantages d’une coopération dépendent de la capacité du partenaire à défendre ses intérêts, à préparer ses compétences, à structurer ses secteurs prioritaires et à négocier des relations équilibrées.
La Tunisie possède plusieurs atouts qui peuvent lui permettre de jouer un rôle intéressant dans cette nouvelle dynamique. Sa position géographique entre l’Europe et l’Afrique, son appartenance au bassin méditerranéen, son capital humain, son expérience industrielle et ses compétences scientifiques constituent des éléments importants. Mais ces avantages ne suffisent pas. Ils doivent être accompagnés d’une vision stratégique capable d’anticiper les grandes mutations économiques mondiales.
Comprendre la nouvelle puissance chinoise et ses opportunités
La montée en puissance de la Chine ne repose plus seulement sur une production industrielle à bas coût comme cela était souvent présenté dans le passé. Le pays a investi massivement dans la recherche scientifique, l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables, les véhicules électriques, les télécommunications, la robotique et les technologies avancées. La Chine cherche aujourd’hui à maîtriser les chaînes de valeur complètes, depuis la recherche jusqu’à la production et la commercialisation.
Pour la Tunisie, cette évolution représente une opportunité considérable. Le pays ne doit pas uniquement chercher à attirer des investissements chinois destinés à l’assemblage ou à l’exploitation de ressources. Il doit viser une coopération fondée sur le transfert de technologies, la formation des compétences et la création de valeur locale.
L’expérience internationale montre que les investissements étrangers peuvent produire des effets très différents selon la stratégie adoptée par le pays d’accueil. Certains pays deviennent de simples plateformes de production avec une faible intégration locale. D’autres réussissent à utiliser les investissements étrangers comme un levier pour développer leurs propres entreprises, renforcer leurs universités et améliorer leur capacité d’innovation.
La Tunisie doit donc préparer une politique claire envers la Chine. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir des capitaux, mais de construire des partenariats dans des domaines où le pays possède un potentiel réel. Les secteurs de l’énergie solaire, de l’agriculture intelligente, des technologies médicales, de la biotechnologie, de l’électronique, de la transformation alimentaire et du numérique pourraient constituer des axes prioritaires.
La Chine pourrait également représenter une porte d’entrée vers de nouveaux marchés africains. La Tunisie, grâce à son histoire et à ses compétences, peut devenir un espace de coopération entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Mais cette ambition nécessite une diplomatie économique active, capable d’identifier les opportunités et de défendre les intérêts nationaux.
Investir dans le savoir pour éviter une dépendance économique
La véritable richesse d’un pays dans le monde moderne n’est plus seulement constituée par ses ressources naturelles ou ses infrastructures. Elle repose avant tout sur la connaissance, l’innovation et la capacité de ses citoyens à créer de nouvelles solutions. La Tunisie dispose d’un système universitaire important et d’une jeunesse diplômée qui représente un potentiel considérable.
Cependant, le défi principal reste celui de la transformation de la connaissance en développement économique. Beaucoup de pays disposent d’universités performantes mais n’arrivent pas à créer suffisamment d’entreprises innovantes capables de transformer la recherche en produits et services.
Face à la montée de la Chine technologique, la Tunisie doit renforcer les liens entre universités, centres de recherche et entreprises. Les coopérations internationales doivent être orientées vers la création de laboratoires communs, de programmes de formation spécialisés et de projets industriels associant chercheurs et entrepreneurs.
La coopération avec la Chine pourrait être particulièrement intéressante dans ce domaine. Les universités tunisiennes pourraient développer des partenariats dans l’intelligence artificielle, les sciences de la vie, l’ingénierie, l’agriculture de précision ou encore les technologies environnementales. L’objectif ne doit pas être seulement d’importer des technologies, mais de participer à leur développement.
Une nation qui maîtrise le savoir peut négocier avec davantage de confiance. Une nation qui dépend uniquement de technologies importées risque de rester dans une position fragile. La préparation à un monde où la Chine occupera une place centrale passe donc d’abord par un investissement massif dans l’éducation, la recherche et l’innovation.
Construire une coopération équilibrée fondée sur les intérêts tunisiens
La coopération internationale ne doit jamais être pensée comme une relation entre un grand pays et un petit pays, mais comme une relation entre partenaires ayant des intérêts communs. La Tunisie doit éviter une vision passive où elle attend simplement l’arrivée d’investissements étrangers. Elle doit définir ses priorités nationales et rechercher les partenaires capables de contribuer à leur réalisation.
Dans cette perspective, les projets d’infrastructures peuvent jouer un rôle important. La modernisation des ports, le développement des transports, l’amélioration de la logistique et la transition énergétique sont des domaines où les partenariats internationaux peuvent accélérer le développement économique.
Mais chaque projet doit être évalué selon sa contribution réelle à l’économie nationale : création d’emplois qualifiés, développement des entreprises locales, formation des jeunes, intégration des producteurs tunisiens et amélioration de la compétitivité nationale.
La Tunisie doit également renforcer son tissu industriel local. Une coopération réussie avec la Chine ne signifie pas seulement accueillir de grandes entreprises étrangères. Elle doit permettre aux entreprises tunisiennes de devenir des partenaires capables de participer aux chaînes de valeur internationales.
Cela nécessite une réforme profonde de l’environnement économique : simplification administrative, soutien aux entrepreneurs, amélioration du financement des petites et moyennes entreprises et encouragement de l’innovation. Les grands bouleversements mondiaux profitent toujours davantage aux pays qui se préparent avant les autres.
La Tunisie doit penser son avenir dans un monde multipolaire
L’avenir ne sera probablement pas construit autour d’une seule puissance dominante, mais autour d’un équilibre complexe entre plusieurs grands acteurs économiques, technologiques et politiques. Dans ce contexte, la Tunisie doit adopter une stratégie d’ouverture intelligente. Elle doit continuer à développer ses relations historiques avec ses partenaires traditionnels tout en construisant de nouvelles coopérations avec les puissances émergentes.
La Chine représente une réalité incontournable du XXIᵉ siècle. La question n’est pas de choisir entre différentes influences, mais de savoir comment utiliser les opportunités offertes par chacune d’elles pour servir le développement national.
La Tunisie possède une histoire particulière : elle a toujours été un espace de rencontre entre les civilisations, un pont entre les continents et un lieu d’échanges. Cette identité peut devenir un avantage stratégique dans un monde où les connexions économiques deviennent de plus en plus importantes.
Mais pour transformer cette position en richesse, il faut une vision à long terme. Il faut préparer les jeunes aux métiers du futur, renforcer la recherche scientifique, moderniser l’industrie et développer une culture économique tournée vers l’innovation.
La Chine de demain sera certainement différente de celle d’aujourd’hui. Les équilibres mondiaux continueront également à évoluer. Les pays qui réussiront seront ceux qui auront compris que les grandes transformations ne sont pas seulement des menaces, mais aussi des occasions historiques.
La Tunisie doit donc regarder vers l’avenir avec réalisme et ambition. Elle ne doit ni craindre les changements mondiaux ni les subir. Elle doit préparer ses compétences, défendre ses intérêts et construire des partenariats capables de transformer les mutations internationales en véritables opportunités de développement économique et social.
