L’école publique tunisienne, jadis socle de la promotion sociale et symbole de la construction de l’État moderne, affronte aujourd’hui une crise d’une ampleur inédite. Chaque année, près de 100.000 élèves désertent prématurément les salles de classe sans obtenir le moindre diplôme ni la moindre qualification professionnelle. Ce phénomène massif d’abandon ne constitue pas seulement un drame individuel pour des dizaines de milliers de familles, il s’impose comme une véritable hémorragie nationale qui fragilise le tissu socio-économique du pays et alimente l’exclusion sociale. Pourtant, le cadre juridique tunisien est sans équivoque, puisque la Loi d’orientation sur l’éducation stipule formellement que l’éducation proclame l’obligation de l’éducation pour tous les enfants âgés de 6 à 16 ans. Entre le droit théorique et la réalité du terrain, le fossé n’a pourtant jamais été aussi profond. Le dernier recensement général de la population et de l’habitat publié par l’Institut national de la statistique (INS), apporte un éclairage d’une grande précision sur la scolarité des enfants appartenant à la tranche d’âge 6-16 ans. D’après ces données démographiques, si 95,5% des enfants de cette tranche d’âge demeurent globalement intégrés dans le parcours scolaire, 3,5% ont définitivement abandonné l’école et 1% n’y ont tout simplement jamais été inscrits.
L’analyse statistique met en évidence une dynamique de genre bien marquée. La non-scolarisation totale concerne 1,1% des garçons contre 0,9% des filles, mais la fracture s’élargit plus nettement au niveau de l’abandon en cours de route. Le taux de décrochage atteint en effet 4,8% chez les garçons, contre 2,1% seulement chez les filles.
Cependant, l’enseignement majeur du recensement général de la population et de l’habitat réside dans l’accélération brutale de l’abandon au fur et à mesure que l’enfant avance en âge. Alors que le taux d’abandon et de non-scolarisation ne dépasse pas 0,5% chez les enfants de 6 à 11 ans, correspondant au cycle primaire, il monte en flèche pour atteindre 6,5% chez les adolescents âgés de 12 à 16 ans. Selon les classifications internationales, ces jeunes se retrouvent ainsi totalement hors du système de l’enseignement, de la formation professionnelle et de toute prise en charge spécialisée, basculant dans la catégorie très vulnérable connue sous l’acronyme anglais des NEET (Neither in Employment, Education or Training – Ni en emploi, ni en études, ni en formation).
Un taux d’achèvement du cycle secondaire en chute libre
L’amplification du phénomène avec l’âge démontre la nécessité impérieuse de renforcer les mécanismes de maintien et de prévention dans l’enseignement collégial et secondaire, en prêtant une attention particulière aux garçons, qui s’avèrent les plus exposés au décrochage précoce. Cette fracture s’inscrit dans une tendance de longue durée mise en lumière par l’Institut Tunisien de la Compétitivité et des Études Quantitatives. La déscolarisation a connu une hausse continue au fil des décennies, passant d’environ 26.000 cas par an lors de l’année scolaire 1984/1985 à 57.613 cas en 1994/1995, avant d’atteindre un sommet critique de 100.000 cas par an durant l’année scolaire 2012/2013. Les chiffres institutionnels récents confirment la persistance du problème, avec une moyenne de 90.000 à 100.000 élèves âgés de 6 à 16 ans qui quittent les bancs des écoles chaque année.
Cette déperdition continue impacte directement la finalisation des parcours d’études. L’enquête nationale sur la situation de la mère et de l’enfant en Tunisie, menée par le ministère de l’Économie et de la Planification avec l’appui du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), révèle qu’un peu plus d’un tiers seulement, soit 34,5% des élèves tunisiens, ont réussi à achever le cycle secondaire en 2023, alors qu’ils étaient 48,7% en 2018. En l’espace de cinq ans, le taux d’achèvement du secondaire a ainsi reculé de plus de 14 points.
Cette chute de l’achèvement traduit d’importantes inégalités territoriales et démographiques. Le taux d’achèvement atteint 41,3% en milieu urbain, contre seulement 22,8% en milieu rural. Sur le plan régional, le Grand Tunis affiche le taux le plus élevé avec 45,2%, tandis que le Centre-Ouest avec 22% et le Nord-Ouest avec 26,9% accusent un retard structurel considérable. La meilleure rétention scolaire des filles se confirme également sur ce terrain, puisque 46,8% d’entre elles mènent à terme le cycle secondaire, contre seulement 25,1% chez les garçons.
La pauvreté, principal catalyseur de la déscolarisation
Le décrochage scolaire ne résulte pas d’une décision individuelle isolée, mais bien d’un engrenage où se cumulent précarité économique, isolement géographique et défaillances pédagogiques. Selon une étude menée par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) auprès d’un échantillon représentatif de 601 enfants dans les gouvernorats de Monastir, Kasserine et Kairouan, 80% des enfants ayant abandonné l’école sont issus de familles défavorisées. Les gouvernorats affichant les taux de décrochage les plus élevés sont d’ailleurs ceux où la pauvreté est la plus prégnante, à l’image de Kairouan, Kasserine et Sidi Bouzid. Face aux difficultés financières du foyer, 50% des enfants interrogés ont déclaré avoir été contraints de travailler pour aider leurs parents, et plus de la moitié avouent être tentés par l’émigration clandestine.
Le niveau d’instruction parental constitue un autre facteur déterminant, puisque 60% des enfants qui décrochent sont nés de parents n’ayant pas fait d’études ou ayant interrompu leur scolarité très tôt. Dans les régions intérieures, l’éloignement géographique des établissements éducatifs aggrave considérablement la situation. D’après l’enquête du FTDES, 78,3% des élèves se rendent à l’école à pied, et parmi eux, 12,6% doivent effectuer une marche quotidienne comprise entre 30 et 60 minutes. Ces trajets pénibles et parfois insécurisés découragent les familles, en particulier pour la scolarisation des jeunes filles dans les régions les plus reculées.
Les répercussions de cet abandon précoce dépassent largement le cadre éducatif et touchent directement l’équilibre social, économique et sécuritaire du pays. Privés de formation et de qualification, les jeunes décrocheurs accèdent très difficilement à l’emploi formel, se trouvent fortement exposés au chômage de longue durée et courent un risque élevé de marginalisation sociale.
Afin de lutter contre ce phénomène, le ministère de l’Éducation et l’UNICEF ont mis en place le programme de l’École de la deuxième chance, pensé pour accompagner les jeunes déscolarisés afin de les réintégrer dans le système d’enseignement formel ou de les orienter vers la formation professionnelle. Toutefois, ce dispositif demeure encore trop restreint, avec seulement cinq centres opérationnels actuellement sur l’ensemble du territoire national.
Walid KHEFIFI
