Par Kamel ZAIEM
La coopération internationale et les relations de la Tunisie avec les principaux pôles d’influence ont pris une nouvelle tournure ces dernières années. C’est que le chef de l’Etat a établi de nouveaux principes pour cette coopération dont, essentiellement, la souveraineté et les intérêts économiques du pays. Et c’est avec ces nouvelles orientations que la Tunisie prend part, les 28 et 29 octobre à Moscou, au troisième Sommet Russie-Afrique…
Chargée par le président de la République, Kaïs Saïed, la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, effectue une visite officielle à la Fédération de Russie, pour participer aux travaux du troisième Sommet Russie-Afrique, tenu les 28 et 29 octobre à Moscou.
Le sommet est présidé par le président russe, Vladimir Poutine, en présence de plusieurs chefs d’État et de gouvernement africains. L’événement est double avec la tenue, en marge de ce Sommet, d’un forum économique et humanitaire sur le thème «Agir ensemble pour développer une coopération mutuellement bénéfique et renforcer les capacités de chaque pays africain».
Des sessions de dialogue seront, également, organisées autour de plusieurs thématiques, notamment : «La souveraineté : fondement du développement», «L’économie d’un ordre mondial souverain», «La coopération sociale et humanitaire et le capital humain» ainsi que «La technologie et l’innovation au service de l’amélioration de la qualité de vie».
Le sommet examinera, en outre, les moyens de renforcer la coopération économique entre la Russie et les pays africains, dont évidemment la Tunisie, notamment dans les domaines du commerce, de l’investissement, de la santé, des infrastructures, de l’énergie, des technologies et de l’éducation.
Une nouvelle orientation qui dérange
Cette présence tunisienne à Moscou survient après un autre rapprochement qui ne manque pas d’intérêt et d’importance politique et économique, celui qui a vu la Tunisie consolider sa coopération, dans plus d’un domaine, avec la Chine et ne ménager aucun effort pour approfondir cette relation, quitte à susciter des interrogations du côté de ses traditionnels alliés occidentaux.
Si la Chine est depuis longtemps présente en Tunisie, beaucoup reste à faire pour transformer Pékin en partenaire majeur du pays. Présent fin mai à Pékin, le chef de l’État n’a pas ménagé ses efforts pour approfondir cette relation, quitte à fâcher ses traditionnels alliés occidentaux.
Au demeurant, pour anticiper de possibles craintes de la communauté internationale, ce qui pourrait attribuer à Tunis la volonté de prendre de la distance avec ses partenaires occidentaux traditionnels, le ministère des Affaires étrangères a, depuis, expliqué son point de vue à celui qui veut l’entendre, qu’«il ne s’agit pas du remplacement d’un partenaire par un autre, mais d’une mise en œuvre de la souveraineté du pays qui appelle au respect.»
D’ailleurs, en 2022, le bruit avait couru à Tunis que le président Saïed avait la volonté d’intégrer les BRICS. Rien n’est venu, depuis, confirmer cette hypothèse, mais la tendance générale est clairement à une forme de rapprochement avec certains pays du «Sud global». Un changement de braquet qui se traduit, d’abord, par le fait que la Tunisie signifie que toute ingérence étrangère dans ses affaires serait inconvenante. Un argument qui ne semble pas plaire à ses partenaires traditionnels, fidèles à leurs principes d’ingérence et de mégalomanie, ce qui a fait dire à un député au Parlement tunisien : «Nous exigeons des Européens qu’ils cessent d’être des donneurs de leçons, surtout qu’ils ne sont pas exempts d’erreurs en la matière».
Un choix politique souverain
Cette nouvelle conception introduit une rupture épistémologique avec une longue séquence historique durant laquelle les partenariats internationaux étaient perçus, et souvent vécus, comme des dispositifs normatifs exogènes, porteurs de modèles prêts à l’emploi, largement indifférents aux configurations sociales, aux inégalités territoriales et aux trajectoires culturelles propres à la société tunisienne. Le président Kaïs Saïed propose ici un déplacement du regard : il ne s’agit plus d’adapter la société aux cadres de la coopération, mais de redéfinir la coopération à partir des besoins sociaux objectivement identifiés.
L’un des apports conceptuels les plus structurants de la vision portée par Kaïs Saïed réside dans la refondation intellectuelle du concept même d’ouverture. Dans cette approche, l’ouverture ne se confond ni avec la fragilité stratégique ni avec la soumission passive à des injonctions externes présentées comme inéluctables. Elle est pensée comme un choix politique souverain, réfléchi et maîtrisé, qui engage l’État non pas dans une logique de perméabilité indifférenciée, mais dans une dynamique de sélection, de hiérarchisation et d’orientation consciente des partenariats.
Pour le chef de l’Etat, être ouvert signifie avant tout être capable de définir ses propres priorités nationales, d’en assumer la cohérence et d’en faire le cadre de référence de toute interaction internationale. L’ouverture devient ainsi un processus rationnel, fondé sur l’évaluation rigoureuse de l’utilité sociale, économique et territoriale des coopérations envisagées.
Tout à gagner
Pour revenir au Sommet Russie-Afrique, il s’agit, à n’en pas douter, d’un événement majeur dans les relations russo-africaines. Il vise à atteindre un nouveau niveau dans notre partenariat mutuellement profitable pour faire face aux enjeux du XXIe siècle. L’objectif de cet événement est de permettre le renforcement de la coopération intégrante et équitable entre la Russie et les pays africains dans tous ses aspects : politique, sécurité, économie, science et technologie, culture et humanitaire.
À travers ce sommet, Moscou entend consolider ses partenariats économiques avec les pays africains, accroître les échanges commerciaux et explorer de nouvelles possibilités d’investissement et de coopération, et ce, dans le cadre de sa stratégie de diversification de ses relations économiques internationales.
Dans ce contexte, la Tunisie a tout à gagner à travers cette participation. Pour preuve, les récentes déclarations du Vice-président de l’administration du président de la Fédération de Russie, Maxim Orechkine, qui a affirmé, dans une déclaration à l’agence TAP, la disponibilité de son pays à renforcer la coopération et le partenariat avec la Tunisie, soulignant l’ouverture de Moscou aux propositions tunisiennes, notamment, dans le secteur énergétique.
«Nous sommes prêts à négocier avec la Tunisie sur différents projets de coopération et sommes ouverts aux propositions tunisiennes, en particulier dans le domaine de l’énergie».
Répondant à une question sur les perspectives du partenariat tuniso-russe et les moyens de le développer, notamment dans le secteur énergétique, Orechkine a précisé que la Russie est disposée à examiner les différents projets proposés, insistant sur l’importance d’une démarche concertée afin de concevoir des projets répondant aux besoins des deux parties, plutôt que d’imposer des plans ou des projets préétablis.
Le responsable russe a, également, évoqué l’énergie nucléaire à usage pacifique comme un domaine de coopération possible avec les pays africains, susceptible de contribuer au renforcement de leur souveraineté énergétique et au développement de leurs capacités de production d’électricité.
C’est le même son de cloche perçu des déclarations de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, qui a déclaré, avant-hier mardi, lors d’une conférence de presse tenue au Centre russe de presse, à la veille du 3e Forum Russie-Afrique, que la Tunisie compte parmi les plus importants partenaires commerciaux africains de la Russie.
C’est dire que la Tunisie tient à cette coopération, comme elle tient à ses engagements et ses partenariats avec tous les pays amis. Et c’est son intérêt qui prime à travers cette présence à Moscou.
