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Accueil » Nos parents savaient compter : qu’avons-nous fait du sens de l’économie ?
SOCIETE dimanche, 1 novembre, 2026,10:1410 Mins Read

Nos parents savaient compter : qu’avons-nous fait du sens de l’économie ?

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Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

Il suffit parfois de regarder une cuisine, un placard ou un vieux tiroir pour retrouver une leçon que nous avons peu à peu oubliée. Chez nos parents, rien ne semblait vraiment perdu. Le pain de la veille avait encore sa place sur la table, les vêtements étaient repris avant d’être abandonnés, les bocaux étaient lavés et réutilisés, et l’on réfléchissait avant d’acheter ce qui n’était pas indispensable. Ce n’était pas toujours une vie facile, ni même un choix libre. Les moyens étaient limités et il fallait faire avec. Mais de cette nécessité était née une manière de vivre : gérer ce que l’on possède, prévoir les jours difficiles et ne pas confondre le désir avec le besoin.

Dans beaucoup de familles tunisiennes, l’économie n’était pas une théorie. Elle se pratiquait chaque jour, souvent sans grands discours. La mère savait ce qu’il restait dans le garde-manger et organisait les repas en fonction de ce qui était disponible. Le père calculait les dépenses, reportait parfois un achat et veillait à ce que les obligations essentielles soient couvertes. Les enfants apprenaient en observant. On ne parlait pas forcément de budget familial, de consommation responsable ou de gestion des ressources, on faisait simplement attention. Cette prudence avait ses limites, bien sûr, et la pauvreté ne doit jamais être idéalisée. Pourtant, derrière ces habitudes se trouvait un savoir pratique qui mérite aujourd’hui d’être regardé sans nostalgie aveugle, mais sans mépris non plus.

Car notre rapport aux objets et à l’argent a changé. Les commerces, la publicité, les achats en ligne et la facilité du paiement nous mettent constamment sous les yeux de nouvelles envies. Le téléphone doit être remplacé, même s’il fonctionne encore ; un vêtement devient démodé avant d’être usé ; une fête semble parfois incomplète si elle ne donne pas lieu à des dépenses visibles. La consommation est devenue, pour certains, une manière de montrer sa réussite ou de tenir son rang. Mais à quel prix ? Lorsqu’une famille dépense pour paraître à l’aise, tout en s’inquiétant à la fin du mois pour les factures, n’y a-t-il pas là quelque chose qui mérite réflexion ?

 

L’économie, une école de prévoyance

Nos parents avaient souvent une relation très concrète au temps. Ils savaient que le mois ne s’arrêtait pas au jour de la paie et qu’une dépense imprévue pouvait bouleverser l’équilibre d’un foyer. On mettait de côté une petite somme quand cela était possible, on évitait de tout dépenser dès que l’argent entrait, et l’on distinguait les besoins urgents des achats qui pouvaient attendre. Cette prévoyance n’était pas toujours confortable. Elle exigeait parfois de renoncer, de patienter ou de choisir une solution moins coûteuse. Mais elle permettait de ne pas vivre chaque imprévu comme une catastrophe.

Aujourd’hui encore, le principe reste valable, même si les conditions de vie sont différentes. Les revenus ne suivent pas toujours le coût de la vie, les charges liées au logement, au transport, à l’école et à la santé pèsent lourd, et de nombreuses familles doivent compter chaque dinar. Il ne suffit donc pas de conseiller aux ménages de mieux gérer leur argent comme si toutes les difficultés venaient d’un manque de discipline. La hausse des prix, la précarité de certains emplois et l’insuffisance des revenus sont des réalités. Cependant, lorsque les ressources sont serrées, une organisation claire peut éviter que les petites dépenses, répétées sans attention, ne deviennent un poids supplémentaire.

Établir mentalement ou par écrit les dépenses indispensables, prévoir les échéances, comparer les prix et réserver, si possible, une petite somme aux imprévus ne résout pas tout. Mais cela redonne une part de maîtrise. Nos parents faisaient souvent cet exercice sans cahier ni application : ils connaissaient les limites de leur porte-monnaie. Nous disposons aujourd’hui d’outils plus pratiques, mais ils ne servent à rien si nous refusons de regarder nos dépenses en face. Le vrai progrès n’est pas de compter chaque centime par obsession ; c’est de savoir où va l’argent et de décider, plutôt que de subir.

Rien ne se perd : réparer, réutiliser, respecter

Il y avait aussi, dans les maisons d’autrefois, une culture de la réparation. Une chaise branlante ne partait pas automatiquement à la décharge. Un bouton était recousu, un vêtement repris, un appareil confié à quelqu’un qui savait le remettre en état. Les objets avaient une durée de vie, et leur valeur ne disparaissait pas au premier défaut. Cette manière de faire venait parfois du manque de choix, mais elle entretenait également une forme de respect pour le travail et pour les ressources nécessaires à la fabrication de chaque chose.

Nous avons gagné en confort et en possibilités. Il serait absurde de regretter les difficultés matérielles d’hier ou de demander aux familles de conserver à tout prix des équipements dangereux, inefficaces ou irréparables. Pourtant, entre le gaspillage systématique et la réparation raisonnable, il existe une voie simple. Avant de jeter, on peut se demander si l’objet est réellement inutilisable. Avant d’acheter, on peut vérifier si ce que l’on possède répond encore au besoin. Dans la cuisine, on peut organiser les provisions pour éviter que des aliments oubliés ne finissent à la poubelle. Ces gestes paraissent modestes, mais répétés à l’échelle d’un foyer, ils changent le rapport à la consommation.

Le gaspillage alimentaire est particulièrement révélateur. On peut préparer trop de nourriture pour recevoir, remplir le réfrigérateur sans planifier les repas, puis jeter ce qui n’a pas été consommé. Nos parents savaient souvent transformer les restes en un autre repas, non par goût de la privation, mais parce que la nourriture représentait du travail, du temps et de l’argent. Cette intelligence domestique peut être transmise sans imposer aux jeunes un modèle rigide. Elle invite plutôt à cuisiner avec mesure, à conserver correctement les aliments et à se rappeler que jeter de la nourriture encore bonne, c’est aussi jeter les ressources qui ont permis de la produire.

La dignité ne se mesure pas à ce que l’on dépense

Dans la société tunisienne, les moments de fête, les mariages, les visites et les grandes occasions occupent une place importante. L’hospitalité est une valeur précieuse, et il ne s’agit pas de la réduire à une addition. Recevoir avec générosité, partager un repas ou aider un proche sont des gestes qui donnent du sens à la vie collective. La difficulté apparaît lorsque la générosité devient une compétition, lorsque l’on dépense au-delà de ses moyens parce que l’on craint les commentaires, ou lorsque l’apparence prend le dessus sur la tranquillité du foyer.

Combien de familles se sentent-elles obligées de faire plus que ce que leur budget permet, simplement pour éviter d’être jugées ? On peut comprendre cette pression sociale sans lui céder systématiquement. Une réception chaleureuse ne dépend pas uniquement de la quantité de plats ni du prix des achats. La valeur d’un mariage ne se résume pas à la décoration, et la réussite d’une personne ne se lit pas dans la marque de son téléphone. Nos parents n’étaient pas tous à l’abri du regard des autres, mais beaucoup savaient qu’il fallait préserver l’essentiel : le toit, la nourriture, les études des enfants et la paix du foyer.

Il faut aussi éviter de transformer l’économie en avarice. Bien gérer ses moyens ne signifie pas refuser toute dépense, priver les enfants de loisirs ou considérer chaque plaisir comme une faute. Une famille a besoin de moments de joie, de sorties, de livres, de vacances lorsque cela est possible, et de dépenses qui nourrissent les liens entre ses membres. L’équilibre consiste à choisir en connaissance de cause. Dépenser pour ce qui compte vraiment peut être raisonnable ; dépenser pour impressionner des personnes qui oublieront la fête dès le lendemain l’est beaucoup moins.

Transmettre aux jeunes sans idéaliser le passé

Les jeunes générations grandissent dans un environnement différent de celui de leurs parents. Elles sont exposées à des images permanentes de réussite, à des tendances qui changent rapidement et à des modèles de consommation venus de partout. Leur reprocher simplement de ne plus savoir économiser serait trop facile. Les adultes ont aussi participé à cette évolution, parfois en achetant pour leurs enfants ce qu’ils n’avaient pas eu eux-mêmes, parfois en confondant l’amour avec l’accumulation de cadeaux. On ne peut pas dénoncer le gaspillage chez les jeunes sans examiner les habitudes que les familles leur transmettent, consciemment ou non.

La meilleure leçon n’est pas un sermon prononcé au moment où l’argent manque. Elle se construit dans les gestes ordinaires : expliquer pourquoi on compare deux prix, associer un enfant à la préparation des achats, lui apprendre à distinguer une envie passagère d’un besoin, ou lui montrer qu’un objet se respecte et s’entretient. L’argent ne doit pas devenir un sujet honteux ni un secret qui empêche de comprendre les choix familiaux. Selon leur âge, les enfants peuvent apprendre que les ressources sont limitées, que chaque décision entraîne un renoncement et que la solidarité commence aussi par une gestion responsable de ce que l’on a.

Cette transmission doit toutefois tenir compte du présent. Les jeunes ne vivront pas exactement comme leurs grands-parents, et ils n’ont pas à le faire. Les technologies peuvent faciliter la comparaison des prix, les paiements et le suivi des dépenses, elles peuvent aussi encourager l’achat impulsif. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. L’objectif n’est pas de revenir à une époque où l’on manquait de beaucoup de choses, mais de conserver ce que cette époque nous a appris sur la patience, la prévoyance, la réparation et la valeur du travail.

Le sens de l’économie ne se limite pas à la maison. Il concerne aussi l’école, les administrations, les associations et les entreprises. Une société qui gaspille l’eau, l’électricité, le papier, la nourriture ou le temps de ses citoyens finit par payer collectivement ce qu’elle néglige individuellement. Les habitudes familiales ne peuvent pas remplacer des politiques publiques justes ni des revenus décents. Elles peuvent néanmoins nourrir une culture commune dans laquelle les ressources sont considérées comme précieuses et leur utilisation comme une responsabilité.

Il serait injuste de présenter nos parents comme des modèles parfaits. Certaines habitudes étaient dictées par la contrainte, certaines économies se faisaient au prix du confort, et la répartition des responsabilités domestiques reposait souvent de manière inégale sur les femmes. Il faut reconnaître ces limites. Hériter ne signifie pas reproduire tout ce qui existait ; cela signifie choisir ce qui mérite de continuer et corriger ce qui doit changer. Nous pouvons garder leur capacité à prévoir sans glorifier la privation, leur attention aux objets sans refuser le progrès, leur solidarité sans accepter les dépenses imposées par la pression sociale.

Au fond, la bonne gestion des moyens est une manière de regarder la vie avec lucidité. Elle rappelle que l’argent est un outil, non une mesure de la valeur humaine, que l’abondance apparente peut cacher l’inquiétude et que la simplicité n’est pas nécessairement un signe de faiblesse. Nos parents nous ont parfois transmis ces leçons sans les formuler. À nous de leur donner aujourd’hui des mots et des pratiques adaptés à notre époque.

Peut-être devrions-nous nous demander, avant le prochain achat, non pas seulement si nous pouvons le payer, mais s’il nous est vraiment utile. Et, avant de jeter ce qui nous semble dépassé, si une autre vie est encore possible pour cet objet. Ces questions ne changeront pas à elles seules les difficultés économiques du pays. Elles peuvent pourtant rétablir quelque chose d’important dans nos foyers : la liberté de choisir, la tranquillité de prévoir et le respect de ce que nous avons. C’est peut-être cela, le véritable héritage de nos parents : non pas vivre avec moins par obligation, mais apprendre à mieux vivre avec les moyens dont nous disposons.

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