Depuis le début de l’année 2026, le gouvernorat de Tunis, avec ses rues universitaires et professionnelles, s’inscrit dans une transformation discrète mais profonde. Dans les ruelles pavées et les couloirs feutrés des universités, quelque chose évolue, presque imperceptiblement : un nouvel élan créatif porté par les technologies numériques coexiste avec des usages plus ambivalents, encore difficiles à cerner. Alors que le milieu culturel célèbre la consécration internationale du réalisateur Zoubeir Jelassi pour son film « Leila », première œuvre cinématographique tunisienne entièrement générée par intelligence artificielle, des dizaines de plaintes silencieuses affluent vers la sous-direction de la prévention sociale d’El Gorjani.
Les rapports du Centre CREDIF pour l’année 2025 révèlent que plus de 60 % des victimes de violence numérique se trouvent dans les milieux universitaires et professionnels du Grand Tunis. Le « deepfake » devient alors un instrument invisible de sabotage des parcours académiques et professionnels, une arme qui naît souvent dans les couloirs, les amphithéâtres et les salles de réunion de la capitale, comme le confirment les registres de l’unité d’El Gorjani.
Des technologies accessibles, des dérives invisibles
Ces crimes, si techniques soient-ils, reposent sur des outils aujourd’hui accessibles aux non-spécialistes. Les maîtres chanteurs exploitent des applications fondées sur des algorithmes de génération d’images comme Stable Diffusion et DeepFaceLab, capables de « sculpter » des visages avec une précision extrême sur des corps étrangers. À cela s’ajoutent des logiciels de permutation faciale en temps réel (face swap), qui falsifient des appels vidéo en direct pour tromper la victime ou son entourage par un réalisme troublant. Les images circulent sur les réseaux sociaux comme des ombres, se fondant dans le virtuel avant de surgir, menaçantes. Alimentés par ces photos, ces outils peuvent produire, en quelques minutes, des vidéos en qualité 4K, difficiles à détecter même par un œil averti. Dans les laboratoires criminels, les experts traquent des « empreintes numériques » qui s’effacent aussi vite qu’elles apparaissent, glissant derrière des réseaux chiffrés comme du brouillard.
Cette réalité accélérée s’explique en partie par un vide juridique. Certains pays, comme la République tchèque, ont adopté dès janvier dernier des peines de prison dissuasives. En Tunisie, les textes traditionnels restent impuissants face à la complexité de ces technologies. L’année 2025 a été marquée par plus de 4 485 signalements de violence via le numéro vert 1899 du ministère de la Femme, dont la majorité dans le Grand Tunis. Les associations féministes et technologiques de la capitale restent en état d’alerte permanent, malgré leurs moyens limités, affrontant la vitesse fulgurante de propagation des contenus falsifiés, tandis que la ville continue de battre au rythme de ses cafés, de ses tramways et de ses espaces universitaires.
Le prix humain et l’urgence d’un cadre protecteur
Derrière les portes closes des centres d’écoute, le coût humain apparaît dans toute sa brutalité. Les enquêtes de terrain de 2025 révèlent qu’une victime sur cinq de chantage numérique sévère est exposée au risque d’idées suicidaires. La proximité géographique avec les centres de décision et d’investigation criminelle d’El Gorjani n’a pas suffi à protéger les victimes contre le « choc de la première image », généré par ces algorithmes et souvent antérieur à toute expertise technique. Ainsi, l’intelligence artificielle, qui aurait pu être un outil d’émancipation et de création — comme dans l’expérience de « Leila » — devient un instrument de « mise à mort morale », faute d’accompagnement psychologique et juridique spécialisé capable de poursuivre les auteurs.
Face à cette urgence, ONU Femmes, en partenariat avec la Tunisie, a récemment rappelé l’importance d’une action globale contre la violence numérique ciblant les femmes et les filles. L’organisation recommande de renforcer la protection en ligne à travers des programmes de prévention, des services spécialisés pour les victimes, ainsi que des campagnes de sensibilisation visant à transformer les stéréotypes de genre qui légitiment le harcèlement numérique. Elle souligne que ces violences ont des impacts psychologiques graves et que la simple réaction judiciaire est insuffisante sans un soutien psychologique et social adapté.
ONU Femmes appelle également à réguler les technologies susceptibles d’être détournées comme instruments de violence, notamment les deepfakes et l’intelligence artificielle utilisée pour créer des contenus dégradants. La Tunisie a été invitée à s’inspirer des modèles internationaux, à mettre en place un cadre normatif et des mesures concrètes pour protéger les victimes, et à mobiliser la société civile pour garantir un espace numérique inclusif et respectueux. Ces recommandations viennent compléter les efforts locaux pour que l’intelligence artificielle ne serve pas seulement à la créativité et à l’innovation, mais aussi à la protection des droits et de la sécurité des femmes.
Le succès mondial de « Leila » et les éloges de Sundar Pichai à l’égard du talent numérique tunisien démontrent pourtant que les mêmes algorithmes capables de construire des univers fictifs peuvent devenir le pinceau d’un artiste au service du talent. Ils peuvent également être mobilisés dans le journalisme mobile (MoJo) pour défendre les causes des femmes. Mais cette créativité demeure incomplète sans un « bouclier juridique » et une société civile techniquement outillée. La Tunisie est aujourd’hui appelée à s’inspirer des modèles internationaux dissuasifs et à mettre en place un accompagnement psychologique d’urgence, au-delà de la seule réponse pénale, afin que l’intelligence artificielle ne reste pas, dans notre pays, une prouesse signée Zoubeir Jelassi… mais un cauchemar poursuivant la vie et les libertés d’autres femmes dans les rues de la capitale et son espace numérique.
Salma Chehida
Etudiante à l’Institut de presse et des sciences de l’information
