Par Slim BEN YOUSSEF
La Foire du livre se tient. Tout ramène à ceci : qu’est-ce qui lie un écrivain à son lecteur ? À qui écrit-on, au fond ?
Écrire un livre, c’est présupposer un lecteur. Même nié, même tenu à distance. Certains écrivains ont revendiqué cette indifférence. Michel de Montaigne ne cherchait pas « la faveur du monde » : ses Essais furent d’abord une enquête sur lui-même. Fernando Pessoa écrivait comme on se parle à voix haute, sans autre destinataire que soi. Stendhal destinait Le Rouge et le Noir à quelques « happy few ». Écrire, ici, se détourne du lecteur — ou le réduit à une figure rare, presque hypothétique.
Et pourtant. Écarter le lecteur ne le supprime pas ; cela le redéfinit. Un texte n’existe que lu. Écrire peut se faire avec lui, contre lui, sans lui, ou au-delà de lui : peu importe. Le lecteur est indispensable — même nié. Et, dans les contextes liberticides, il devient vital : il recueille la parole empêchée, la prolonge, la fait résonner. La littérature commence par l’écrivain ; elle s’accomplit avec le lecteur. Un livre sans lecteur est une voix suspendue.
Mais ce lien échappe à toute préméditation. Il est d’un autre ordre, plus intime. À force de fréquenter un auteur, le lecteur reconnaît une voix. Non pas seulement un style, mais un timbre, une manière d’habiter la langue. Quelques fragments suffisent pour reconnaître la clarté nue de Camus — si différente de la phrase ciselée de Flaubert, de la scansion heurtée de Céline ou de la lenteur ample de Proust. Lire, c’est entrer dans cette voix. Jusqu’à s’y reconnaître. Une voix s’écrit. Le lecteur en épouse la cadence. Et, à force de lire, il l’habite.
De là naît une connivence. Deux pensées se frôlent, parfois se confondent. Roland Barthes parlait du désir à l’œuvre dans la lecture. Idéalement, il y a dans cette rencontre, quelque chose d’une étreinte : lire, comme aimer, c’est devenir autre sans cesser d’être soi. Se déplacer. S’élargir. Habiter d’autres vies. C’est là que l’on touche quelque chose de très fin : devenir autre pour se rejoindre.
C’est pourquoi la lecture excède le livre. Elle ouvre un espace où se défont les entraves. Une liberté s’y éprouve. Déjà, Augustin d’Hippone l’entendait comme une injonction : tolle, lege. Prends, lis.
Qu’est-ce que la lecture ? Une traversée.
Rompre avec l’entrave — et se rejoindre.
