Il y a des mots qui arrivent dans la vie publique comme des promesses de salut. Ils circulent dans les discours officiels, les conférences internationales, les rapports d’experts, les communiqués d’entreprises, puis finissent par s’installer dans l’imaginaire collectif comme s’ils portaient déjà en eux la solution. L’hydrogène vert fait aujourd’hui partie de ces mots. Il semble propre, moderne, nécessaire, presque magique. Il promet de l’énergie sans carbone, de l’industrie nouvelle, des investissements, des emplois, une place dans l’économie mondiale de demain. Pour un pays comme la Tunisie, qui souffre de dépendance énergétique, de déficit commercial, de chômage et de manque de perspectives industrielles, la tentation est grande d’y voir une chance historique.
Mais un pays sérieux ne doit pas accueillir les grandes promesses avec naïveté. Il doit les interroger. Il doit demander ce qu’elles coûtent, qui les finance, qui les contrôle, qui en profite, qui supporte leurs risques et surtout, ce qu’elles laissent réellement sur le territoire. Car l’histoire économique des pays du Sud est pleine de projets présentés comme des portes vers l’avenir, mais qui ont parfois surtout servi à exporter des ressources, à consommer des sols, à mobiliser de l’eau, à créer peu d’emplois locaux et à renforcer une dépendance sous une forme nouvelle.
La Tunisie a raison de réfléchir à l’hydrogène vert. Elle a du soleil, du vent, une position géographique proche de l’Europe, une façade maritime, des compétences techniques et une tradition industrielle qu’il ne faut pas sous-estimer. Sa stratégie nationale vise une production importante à l’horizon 2050, souvent présentée autour de 8,3 millions de tonnes par an, dont une large partie destinée à l’exportation vers l’Europe. Ce chiffre peut impressionner. Il peut aussi inquiéter. Car lorsqu’un projet est pensé d’abord pour exporter, il faut immédiatement poser la question politique essentielle : l’énergie de demain servira-t-elle d’abord à transformer notre économie ou à alimenter celle des autres ?
L’hydrogène vert n’est pas une source d’énergie que l’on ramasse dans la nature. Il faut le produire. Pour cela, il faut de l’électricité renouvelable, beaucoup d’infrastructures, des électrolyseurs, des réseaux, des ports, des pipelines, des stations de dessalement, des terrains, des autorisations, des financements et une gouvernance solide. Rien de tout cela n’est neutre. Rien de tout cela n’est gratuit. Et surtout, rien de tout cela ne doit être décidé dans l’enthousiasme abstrait des grands mots.
L’eau, l’angle mort de la promesse verte
La première question est celle de l’eau. Produire de l’hydrogène suppose de casser la molécule d’eau pour séparer l’hydrogène de l’oxygène. Dans un pays déjà soumis au stress hydrique, cette question ne peut pas être secondaire. On répond souvent que l’eau utilisée sera de l’eau de mer dessalée. La réponse semble rassurante, mais elle ouvre aussitôt d’autres questions. Dessaler l’eau demande de l’énergie. Le dessalement produit de la saumure, chargée en sel et parfois en résidus, qui doit être rejetée dans un milieu marin déjà fragile. Des études consacrées au Power-to-X (transformer l’électricité en autre chose)en Tunisie soulignent que, pour être durable, l’eau nécessaire devrait provenir de stations de dessalement alimentées par des énergies renouvelables, tout en prenant en compte les rejets et les conflits possibles autour de l’usage de l’eau dessalée.
Il faut donc éviter une confusion dangereuse : «vert» ne signifie pas automatiquement «sans impact». Un projet peut être bas carbone du point de vue européen, tout en créant localement des pressions sur l’eau, la mer, les terres et les communautés. Une autre étude récente rappelle que la production d’un kilogramme d’hydrogène peut nécessiter des volumes importants d’eau dessalée et générer des quantités notables de saumure, avec des effets possibles sur l’environnement marin. Dans un pays où l’agriculture, les villages, les villes et les familles vivent déjà l’angoisse de l’eau, il serait irresponsable de traiter cette question comme un simple détail technique.
Le problème n’est pas de refuser le dessalement par principe. La Tunisie aura probablement besoin de dessalement, y compris pour son eau potable et sa sécurité alimentaire. Mais précisément pour cette raison, il faut établir des priorités. Si l’eau dessalée devient une ressource stratégique, doit-elle d’abord servir les populations, l’agriculture, les régions assoiffées ou la production d’un carburant destiné à l’exportation ? Voilà la vraie question. Elle n’est pas idéologique. Elle est vitale.
La deuxième question est celle des emplois. Les grands projets annoncent souvent des milliers d’emplois directs et indirects. Il faut espérer que ce soit vrai. Mais l’expérience impose la prudence. Les industries très capitalistiques créent parfois beaucoup d’activité pendant la phase de construction, puis relativement peu d’emplois permanents. Les postes les plus qualifiés peuvent être captés par des entreprises étrangères si le pays n’a pas préparé ses ingénieurs, techniciens, soudeurs spécialisés, experts en maintenance, juristes, contrôleurs environnementaux et chercheurs. La GIZ (Deutsche Gesellschaftfür Internationale Zusammenarbeit, c’est-à-direl’Agence allemande de coopération internationale)reconnaît elle-même que la Tunisie doit encore améliorer ses conditions réglementaires, techniques et professionnelles pour développer une véritable chaîne de valeur autour de l’hydrogène vert.
Ne pas exporter seulement le soleil et l’eau
La Tunisie ne doit donc pas devenir simplement un territoire de passage : on y installe des panneaux solaires, des éoliennes, des stations de dessalement, des électrolyseurs, puis l’énergie repart ailleurs. Ce serait une modernisation apparente d’un vieux modèle : exporter la ressource brute, importer la technologie, dépendre du financement étranger, rester spectateur de la valeur ajoutée. Le danger n’est pas l’hydrogène vert lui-même. Le danger est de l’inscrire dans une logique d’extraction nouvelle, plus élégante dans son vocabulaire, mais pas forcément plus juste dans ses effets.
Certains projets déjà annoncés montrent clairement que l’hydrogène vert tunisien est pensé, en grande partie, pour l’exportation. C’est le cas du projet H2 Notos (Notos, dans la mythologie grecque, renvoie au vent du Sud : le nom du projet suggère donc une énergie produite au Sud et destinée à circuler vers le Nord). Ce projet est porté notamment par TE H2 (une société liée au groupe Total Energies et spécialisée dans l’hydrogène vert), ainsi que par VERBUND (grand groupe autrichien de l’énergie). Il prévoit une production initiale d’environ 200.000 tonnesd’hydrogène vert par an, avec la possibilité d’atteindre plus tard un million de tonnes par an. Cette production reposerait sur l’électricité solaire et éolienne, ainsi que sur de l’eau de mer dessalée. L’objectif annoncé n’est pas seulement de produire pour la Tunisie, mais surtout d’acheminer cet hydrogène vers l’Europe centrale grâce au corridor SoutH2 (un grand réseau de pipelines destiné à relier l’Afrique du Nord à l’Italie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne). Autrement dit, il ne s’agit pas d’un simple projet industriel local, mais d’un maillon dans une future route énergétique entre le Sud méditerranéen et les besoins industriels européens. Ce type de projet peut apporter des investissements et une visibilité internationale. Mais il oblige aussi à poser des conditions fermes : quelle part pour l’industrie tunisienne ? Quelle part pour les entreprises locales ? Quelle formation pour les jeunes ? Quelle transparence sur les contrats ? Quelle protection des terres ? Quelle surveillance des rejets ? Quelle compensation pour les régions concernées ?
La Tunisie ne doit pas être contre l’Europe. Elle doit simplement être pour elle-même. Coopérer, oui. S’intégrer aux nouvelles chaînes énergétiques, oui. Attirer des investisseurs, oui. Mais pas au prix d’une dépendance maquillée en transition. Le pays a déjà connu la dépendance aux hydrocarbures, aux importations, aux bailleurs, aux marchés extérieurs. Il ne faudrait pas que la transition énergétique reproduise la même fragilité sous une couleur plus verte.
L’hydrogène vert pourrait être utile si la Tunisie l’utilisait d’abord pour construire une compétence nationale, moderniser son industrie, produire des engrais verts, réduire certaines importations, former des métiers nouveaux, développer la recherche, renforcer ses réseaux électriques, maîtriser le dessalement propre et créer des pôles industriels dans les régions. Il pourrait devenir un levier de souveraineté si l’État savait négocier, planifier, contrôler et protéger l’intérêt public. Mais il deviendra un malentendu s’il est seulement un grand couloir énergétique ouvert vers le Nord.
Il ne faut donc ni applaudir trop vite ni refuser par réflexe. Il faut penser. Penser avec les chiffres, avec l’eau, avec les emplois, avec les villages, avec la mer, avec les générations futures. La Tunisie a besoin d’avenir, mais elle n’a pas besoin de mirages. Elle a besoin de projets qui la transforment réellement, pas seulement de promesses qui brillent dans les conférences. L’hydrogène vert peut être une chance, à condition de ne pas être traité comme une religion technologique. Un pays ne se développe pas en répétant les mots du moment. Il se développe lorsqu’il oblige ces mots à répondre à ses besoins, à ses limites et à sa dignité.
