Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)
Il fut un temps où l’antibiotique représentait l’une des plus grandes victoires de la médecine moderne. Il suffisait parfois de quelques comprimés pour faire reculer une infection, éviter une complication, sauver une vie. Dans l’imaginaire collectif, il a gardé cette image de médicament fort, rapide, presque miraculeux. Pourtant, ce qui fut hier un symbole de progrès risque aujourd’hui de devenir l’un des grands défis sanitaires de notre époque. Non pas parce que les antibiotiques auraient soudainement perdu toute valeur, mais parce que nous les avons trop souvent utilisés comme s’ils étaient des médicaments ordinaires, disponibles pour toutes les fièvres, toutes les douleurs, toutes les inquiétudes.
Dans beaucoup de foyers, le réflexe est devenu presque automatique. Un mal de gorge, une toux persistante, une fièvre qui inquiète, une douleur dentaire, et l’on cherche dans une armoire une ancienne boîte d’antibiotiques. On se souvient d’une ordonnance précédente, on demande conseil à un proche, on reprend le traitement qui «avait marché la dernière fois». Le geste paraît simple, économique, rassurant. Il donne l’impression d’agir vite, de ne pas perdre de temps, d’éviter une consultation. Mais cette apparente solution peut cacher un danger beaucoup plus vaste : rendre les bactéries plus fortes que les médicaments censés les combattre.
Le faux confort de l’automédication
L’automédication n’est pas seulement une affaire d’habitude individuelle, elle révèle aussi une relation parfois confuse à la maladie. Nous voulons aller mieux rapidement, reprendre le travail, éviter l’attente, réduire les dépenses, rassurer les enfants, calmer les parents. Dans cette urgence quotidienne, le médicament devient une réponse immédiate à l’angoisse. Or, la médecine ne fonctionne pas ainsi. Deux symptômes identiques peuvent avoir des causes très différentes. Une toux peut être virale, allergique, bactérienne ou liée à une irritation. Une fièvre peut accompagner une infection bénigne comme elle peut signaler une situation qui demande une vraie évaluation médicale.
Les antibiotiques ne servent pas à tout. Ils agissent contre certaines infections bactériennes, mais ils sont inutiles contre les virus, responsables de nombreuses infections courantes comme le rhume ou la grippe. Prendre un antibiotique dans ces cas ne guérit pas plus vite. Cela expose seulement le corps à des effets indésirables et contribue à sélectionner des bactéries résistantes. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que la résistance antimicrobienne apparaît lorsque les microbes ne répondent plus aux médicaments, rendant les infections plus difficiles, parfois impossibles, à traiter.
Le danger est d’autant plus sérieux qu’il ne se voit pas immédiatement. Celui qui prend un antibiotique sans raison peut avoir l’impression que tout s’est bien passé. Il oublie que le problème ne se mesure pas toujours à l’échelle d’un seul malade ou d’un seul épisode. Chaque mauvais usage participe à un mouvement plus large, silencieux, lent, mais redoutable : l’affaiblissement progressif de l’efficacité des traitements.
Une crise sanitaire qui avance sans bruit
La résistance aux antibiotiques n’est plus une menace théorique réservée aux laboratoires ou aux grands rapports internationaux. Elle est déjà présente dans les hôpitaux, les cliniques, les cabinets médicaux, les services d’urgence et les pharmacies. Selon le rapport mondial de surveillance de l’OMS publié en 2025, environ une infection bactérienne confirmée en laboratoire sur six dans le monde était résistante aux antibiotiques en 2023. Le même rapport indique que la résistance a augmenté, entre 2018 et 2023, pour plus de 40% des antibiotiques suivis.
Ces chiffres doivent être lus avec gravité. Ils signifient qu’une infection autrefois simple à traiter peut devenir longue, coûteuse et dangereuse. Une infection urinaire banale peut résister au traitement habituel. Une plaie infectée peut nécessiter une hospitalisation. Une opération chirurgicale peut devenir plus risquée. Les patients fragiles, les personnes âgées, les enfants, les malades chroniques et les personnes immunodéprimées sont particulièrement exposés. Mais personne n’est totalement à l’abri.
Le paradoxe est cruel : plus nous utilisons mal les antibiotiques, plus nous réduisons nos chances de pouvoir compter sur eux lorsque nous en aurons vraiment besoin. L’antibiotique n’appartient donc pas seulement au patient qui le prend. Il appartient, d’une certaine manière, à la société tout entière. Son efficacité est un patrimoine commun, fragile, construit par la science, mais menacé par nos comportements.
Réapprendre la patience médicale
Il faut aussi réhabiliter une idée devenue presque impopulaire : toutes les maladies ne nécessitent pas un traitement fort. Dans de nombreux cas, le corps guérit avec du repos, de l’hydratation, une surveillance attentive et des médicaments adaptés aux symptômes. Le médecin qui ne prescrit pas d’antibiotique n’est pas un médecin qui néglige son patient. Il peut être, au contraire, un médecin responsable, soucieux de ne pas traiter inutilement.
Cette pédagogie est essentielle. Le patient doit comprendre pourquoi un antibiotique est prescrit, mais aussi pourquoi il ne l’est pas. Le pharmacien a un rôle important dans le conseil, l’orientation et la prévention des usages dangereux. Les familles doivent apprendre à ne pas partager les médicaments, à ne pas conserver les restes de traitement pour une prochaine fois, à ne pas interrompre une cure dès que les symptômes diminuent. Lorsqu’un antibiotique est nécessaire, il faut respecter la dose, les horaires et la durée indiqués. L’arrêt prématuré du traitement peut laisser survivre les bactéries les plus résistantes.
La lutte contre l’antibiorésistance ne se limite pas aux individus. Elle concerne aussi les politiques de santé, l’accès au diagnostic, la qualité des prescriptions, l’hygiène hospitalière, la surveillance des infections, l’usage des antibiotiques en élevage et la protection de l’environnement. L’OMS insiste d’ailleurs sur l’approche dite «Une seule santé», qui relie santé humaine, santé animale et environnement. Car les bactéries ne respectent pas les frontières entre l’hôpital, la ferme, l’eau, l’alimentation et la maison.
Il ne s’agit donc pas de diaboliser les antibiotiques. Ce serait absurde et dangereux. Ils restent indispensables, parfois vitaux. Le vrai problème n’est pas leur existence, mais leur banalisation. Nous devons sortir d’une culture du médicament automatique pour entrer dans une culture du soin raisonné. Cela demande du temps, de l’éducation, de la confiance et une responsabilité partagée.
Au fond, l’antibiotique nous oblige à réfléchir à notre rapport moderne à la santé. Nous voulons tout accélérer : le diagnostic, le traitement, la guérison, le retour à la normale. Mais le corps humain n’est pas une machine que l’on répare toujours avec la même pièce. La maladie exige parfois de la patience, de l’observation, de la nuance. C’est peut-être là la leçon la plus importante : préserver les antibiotiques, ce n’est pas refuser le progrès médical, c’est au contraire protéger l’une de ses plus grandes conquêtes.
Le danger silencieux n’est pas seulement dans les bactéries résistantes. Il est aussi dans notre impatience, dans nos certitudes, dans cette habitude de croire qu’un médicament puissant est forcément une bonne réponse. Or, en médecine comme dans la société, la force sans discernement finit souvent par produire l’inverse de ce qu’elle promettait. Les antibiotiques peuvent encore sauver des millions de vies. À condition que nous cessions de les traiter comme de simples comprimés de confort.
