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Accueil » Les vacances des Tunisiens en 2026 : un rêve de plus en plus inaccessible face à la crise du pouvoir d’achat
SOCIETE dimanche, 12 juillet, 2026,08:267 Mins Read

Les vacances des Tunisiens en 2026 : un rêve de plus en plus inaccessible face à la crise du pouvoir d’achat

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Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

En Tunisie, l’été incarne traditionnellement le repos, les retrouvailles familiales et le plaisir de la mer. Pourtant, en 2026, pour une large majorité de citoyens, les vacances sont devenues un véritable luxe, presque un privilège réservé à une minorité. Alors que le secteur touristique national enregistre des records d’arrivées étrangères (plus de 11 millions de visiteurs non-résidents en 2025), les Tunisiens peinent à profiter des plages, hôtels et sites touristiques de leur propre pays. Pouvoir d’achat en berne, inflation persistante et envolée des prix des séjours hôteliers transforment les congés estivaux en un casse-tête budgétaire insoluble pour de nombreuses familles. Nous essayons d’analyser en profondeur les mécanismes économiques et sociaux à l’œuvre.

 

Un pouvoir d’achat durablement fragilisé

Le pouvoir d’achat des Tunisiens constitue le principal obstacle aux vacances. Selon des enquêtes réalisées fin 2025, environ 50% des ménages interrogés indiquent que le coût global des vacances est le critère décisif qui détermine s’ils partiront ou non. Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) s’établit autour de 528 dinars par mois en 2025, un niveau jugé très insuffisant au regard de l’évolution du coût de la vie.

Les dépenses contraintes – alimentation, logement, transport, santé et éducation – absorbent souvent plus de 70% des revenus d’un foyer moyen. Dans ce contexte, les vacances deviennent un poste budgétaire compressible, voire supprimé. Une famille de quatre personnes (deux adultes et deux enfants) doit souvent choisir entre un séjour estival et des dépenses plus urgentes comme la rentrée scolaire, les factures d’électricité ou les soins médicaux.

L’inflation, même si elle est officiellement maîtrisée, continue d’éroder le pouvoir d’achat année après année. Les prix des produits de première nécessité ont augmenté de manière significative ces dernières années, réduisant d’autant la marge disponible pour les loisirs. Résultat : de nombreux Tunisiens renoncent complètement à partir. D’autres optent pour des formules minimalistes : quelques jours chez des proches à Djerba, à Sfax ou dans le Nord-Ouest, sans hébergement payant. Les Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) font figure d’exception. Leurs transferts de fonds (plus de 4,4 milliards de dinars au premier semestre 2026) soutiennent l’économie locale, mais profitent peu aux classes moyennes résidentes qui se sentent doublement pénalisées.

 

Les prix des hôtels : une barrière de plus en plus infranchissable

Les tarifs hôteliers représentent aujourd’hui l’un des principaux freins. En haute saison 2026, une nuitée en hôtel 3 étoiles dans les zones phares (Hammamet, Sousse, Monastir, Djerba) démarre généralement entre 70 et 130 dinars pour une chambre double en demi-pension. Les établissements 4 étoiles affichent des prix compris entre 150 et 300 dinars, tandis que les resorts 5 étoiles peuvent facilement dépasser 400 dinars la nuit en formule all-inclusive.

Pour une semaine complète en famille, le budget hébergement seul varie entre 1.500 et plus de 4.000 dinars selon le standing et la destination. À cela s’ajoutent les repas supplémentaires, les transports (essence ou location de voiture), les activités pour enfants et les extras. Au total, un séjour «raisonnable» peut rapidement atteindre 3.000 à 6.000 dinars pour une famille de quatre personnes – soit l’équivalent de plusieurs mois de salaire pour un employé du secteur privé ou public.

Les promotions Early Booking ou les offres flash permettent parfois de réaliser des économies de 20 à 40%, mais elles exigent un paiement anticipé que peu de ménages peuvent se permettre. Paradoxe frappant : la Tunisie reste une destination abordable pour les touristes européens. Des packages tout compris (vols inclus) sont vendus à partir de 300-500 euros par personne depuis la France ou l’Allemagne. Cette différence de perception renforce chez beaucoup de Tunisiens un sentiment d’injustice : leur pays est «bon marché» pour les étrangers, mais cher pour eux-mêmes.

 

Évolution des destinations : intérieur versus extérieur

Confrontés à ces coûts élevés, les Tunisiens adaptent leurs habitudes. Le tourisme intérieur «lowcost» gagne du terrain : location d’une maison chez la famille ou des amis, séjours chez l’habitant, camping ou petits gîtes ruraux. Les régions de l’intérieur (Kroumirie, Cap Bon hors saison ou le Sud tunisien) attirent ceux qui recherchent authenticité et prix modérés, loin de la saturation des grandes stations balnéaires.

Les voyages à l’étranger restent un rêve pour la plupart. La Turquie, l’Égypte, la France ou l’Italie attirent les classes moyennes supérieures et les TRE grâce à des vols low-cost ou des liens familiaux. Cependant, la dépréciation du dinar et la hausse des prix des billets d’avion limitent fortement ces escapades. Les destinations maghrébines restent les plus accessibles pour ceux qui franchissent les frontières.

Cette fracture se creuse : une minorité aisée continue de voyager loin et dans le confort, tandis que la majorité se contente de vacances locales courtes ou renonce totalement. Les jeunes, particulièrement touchés par le chômage et la précarité, sont les plus impactés : pour eux, l’idée même de «vacances» devient abstraite.

 

L’inflation et la crise économique : un cercle vicieux

L’inflation des dernières années a profondément modifié les comportements touristiques. Les hôteliers font face à une hausse de leurs charges (énergie, produits importés, salaires) qu’ils répercutent sur la clientèle. Le secteur touristique national affiche pourtant une belle santé globale, avec des recettes en devises importantes et une contribution significative au PIB (environ 5% directement en 2024-2025).

Mais cette croissance profite surtout aux grands groupes hôteliers, aux tour-opérateurs internationaux et aux zones côtières haut de gamme. Les Tunisiens subissent les effets négatifs : surfréquentation en été, hausse générale des prix et sentiment d’être relégués au second plan sur leur propre territoire.

La crise économique structurelle (chômage structurel, endettement, incertitudes) renforce cette prudence collective. De nombreuses familles reportent leurs projets de vacances d’une année à l’autre, dans l’espoir d’une amélioration économique qui tarde à se concrétiser. Les dépenses estivales deviennent ainsi un indicateur révélateur des difficultés plus larges que traverse la société tunisienne.

 

Vers un tourisme social plus inclusif : quelles solutions ?

Face à ce tableau préoccupant, des initiatives émergent pour promouvoir un tourisme plus accessible. Des propositions de loi en faveur du «tourisme social» circulent, visant à créer des chèques-vacances, des partenariats avec les comités d’entreprise ou des tarifs préférentiels pour les familles tunisiennes. Certains établissements hôteliers proposent déjà des offres dédiées hors saison ou des packages familiaux adaptés.

Cependant, ces mesures restent encore trop limitées et fragmentées. Pour aller plus loin, il faudrait développer massivement l’hébergement alternatif (maisons d’hôtes, éco-loges, camping aménagé), encourager les circuits courts et le tourisme rural et mettre en place des aides ciblées pour les classes moyennes. Des campagnes nationales pourraient également inciter les Tunisiens à redécouvrir les richesses de leur pays à moindre coût : festivals culturels, randonnées, sites historiques et plages moins connues.

Des modèles étrangers (Turquie, Espagne ou certains pays européens) montrent qu’un tourisme social ambitieux peut à la fois soutenir le pouvoir d’achat des citoyens et renforcer la résilience du secteur. La Tunisie, avec son climat favorable, ses infrastructures existantes et sa diversité culturelle et géographique, dispose de tous les atouts nécessaires.

En 2026, les vacances des Tunisiens illustrent cruellement les tensions économiques du pays. Entre un secteur touristique florissant tourné vers l’international et une population locale de plus en plus exclue, le fossé se creuse. Restaurer l’accès aux congés n’est pas seulement une question de bien-être individuel ou familial, c’est un enjeu majeur de cohésion sociale, d’équité et de dynamisme économique à long terme.

Sans politiques volontaristes fortes en matière de pouvoir d’achat et de tourisme inclusif, une partie grandissante de la société tunisienne risque de rester durablement éloignée des plaisirs simples de l’été. Il est temps de faire en sorte que la mer, le soleil et l’hospitalité tunisienne profitent d’abord à celles et ceux qui vivent sur ce territoire.

 

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