Par Ahmed NEMLAGHI
La lutte contre la corruption revient au cœur du discours présidentiel comme une condition préalable à la satisfaction des revendications exprimées par les citoyens dans les différentes régions de la République. Lors de sa rencontre, mercredi dernier au palais de Carthage, avec le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, le ministre de l’Équipement et de l’Habitat, chargé de la gestion du ministère de l’Industrie et de l’Énergie, Salah Zouari, ainsi que le ministre des Affaires sociales, Issam Lahmar, le Président de la République, Kaïs Saïed, a de nouveau placé le démantèlement des réseaux de corruption au centre de l’action de l’État.
Le message présidentiel est sans ambiguïté : les difficultés rencontrées par les citoyens dans leur vie quotidienne ne peuvent être traitées uniquement à travers des mesures ponctuelles. Elles nécessitent, selon cette vision, une action globale s’attaquant aux causes profondes des dysfonctionnements qui affectent l’administration, les entreprises publiques et certains secteurs essentiels. Cette approche s’inscrit dans une conception plus large de l’action publique, fondée sur l’idée que l’amélioration des conditions de vie des Tunisiens, passe nécessairement par la restauration de l’efficacité de l’État, la lutte contre les pratiques illégales et la responsabilisation des structures chargées de fournir les services publics.
En affirmant que le démantèlement des réseaux de corruption constitue un «préalable incontournable» à la satisfaction des revendications populaires, Kaïs Saïed établit un lien direct entre la lutte contre la corruption et la capacité de l’État à répondre aux besoins de la population. Cette conception repose sur un constat : lorsque des réseaux d’intérêts particuliers parviennent à influencer le fonctionnement des institutions, les ressources publiques risquent de ne plus être utilisées conformément à leur destination. Les conséquences peuvent alors apparaître dans de nombreux domaines : lenteur administrative, mauvaise gestion des établissements publics, difficultés d’approvisionnement, retards dans les projets, inégalités dans l’accès aux services ou encore dégradation des infrastructures. La corruption ne constitue donc pas seulement une question judiciaire ou financière, elle peut devenir un facteur de désorganisation de l’action publique et, par conséquent, affecter directement le quotidien des citoyens. C’est pourquoi la lutte contre ce phénomène est présentée par le Président de la République comme une condition de la réussite des politiques publiques.
Des revendications qui dépassent les considérations politiques
Les préoccupations exprimées par les citoyens dans les différentes régions concernent avant tout des questions très concrètes. L’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux soins, aux transports, à un logement décent, à l’emploi ou encore à une administration efficace constitue le cœur des attentes sociales. Ces revendications ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées pendant des années par des populations confrontées à des disparités régionales, à des difficultés économiques et à des services publics parfois insuffisamment adaptés à leurs besoins. La particularité de la période actuelle réside dans la volonté affichée par le pouvoir exécutif de considérer ces revendications non comme des demandes isolées, mais comme les manifestations d’un problème plus profond de fonctionnement de l’État. C’est dans cette perspective que la lutte contre les réseaux de corruption prend une dimension stratégique.
Le Président de la République a notamment évoqué les coupures d’eau et d’électricité ainsi que les difficultés rencontrées par les citoyens lorsqu’ils accèdent aux services administratifs. Ces problèmes touchent directement la vie quotidienne. L’eau constitue un besoin fondamental et son accès régulier relève d’une exigence essentielle de service public. Dans un contexte marqué par la sécheresse, les fortes chaleurs et la pression croissante sur les ressources hydriques, la gestion de l’eau devient par ailleurs un enjeu national majeur. Les interruptions de fourniture ne peuvent donc être considérées uniquement sous l’angle technique. Elles nécessitent une analyse globale intégrant l’état des infrastructures, les capacités de production et de distribution, les investissements nécessaires, la maintenance des réseaux et, lorsque cela est établi, les éventuelles défaillances humaines ou institutionnelles.
La continuité de ces services constitue l’un des indicateurs les plus visibles de l’efficacité de l’État.
Des établissements publics appelés à poursuivre leur mission
Kaïs Saïed a également affirmé que les établissements et entreprises publics poursuivront leur mission. Cette précision est importante. La lutte contre la corruption ne signifie pas, dans cette approche, la remise en cause de l’existence du secteur public. Elle vise plutôt à assainir son fonctionnement et à permettre aux entreprises et établissements publics de remplir efficacement les missions pour lesquelles ils ont été créés. La question de la gouvernance des entreprises publiques demeure depuis longtemps au centre du débat économique tunisien. Ces entreprises disposent d’un rôle essentiel dans des secteurs stratégiques : eau, énergie, transport, santé, infrastructures et services sociaux. Leur efficacité a donc une incidence directe sur la qualité de vie de la population. L’enjeu consiste à leur permettre de fonctionner dans un cadre débarrassé des interférences, des conflits d’intérêts et des pratiques susceptibles de compromettre leur rendement.
Une stratégie globale plutôt que des réponses ponctuelles
L’un des éléments importants du discours présidentiel réside dans l’insistance sur la nécessité d’une approche globale. Kaïs Saïed a estimé que tous les dossiers, quelle que soit leur gravité, doivent être traités en recherchant leurs causes et leurs effets. Cette approche rompt avec une logique consistant à intervenir uniquement lorsque les problèmes deviennent visibles ou provoquent une réaction sociale. Une panne, une pénurie, un retard administratif ou une dégradation d’un service public constitue souvent le résultat final d’une succession de dysfonctionnements. Traiter uniquement le problème immédiat peut permettre de rétablir temporairement la situation sans empêcher sa répétition. L’enjeu est donc de remonter à l’origine des difficultés. Pourquoi un projet accuse-t-il du retard ? Pourquoi un équipement public reste-t-il inutilisé ? Pourquoi une administration accumule-t-elle les dossiers ? Pourquoi certaines infrastructures se dégradent-elles sans intervention suffisamment rapide ? Pourquoi les citoyens doivent-ils parfois multiplier les démarches pour obtenir un service auquel ils ont légalement droit ?
Autant de questions structurelles qui déterminent l’efficacité réelle de la réforme de l’administration et des services publics.
En déclarant que «nous sommes en course contre la montre», le Président de la République entend également souligner l’urgence de la période actuelle. Cette formule traduit la volonté de passer d’une phase de constat à une phase d’exécution. Pendant longtemps, la Tunisie a accumulé des diagnostics, des rapports, des études et des projets de réforme. Le défi consiste désormais à transformer les orientations annoncées en décisions et les décisions en résultats. La population juge en effet l’action publique à partir de ses effets concrets. Elle attend moins des déclarations que des routes achevées, de l’eau disponible, des services de santé accessibles, des administrations plus efficaces, des transports fonctionnels et des projets économiques effectivement réalisés. La crédibilité de l’État se construit donc dans le quotidien.
La responsabilisation de l’administration
Le mauvais traitement des citoyens dans certaines administrations, évoqué par le Président de la République, constitue également un sujet important. L’administration représente le visage de l’État. Lorsqu’un citoyen est accueilli avec indifférence, confronté à des procédures inutiles ou contraint de multiplier les déplacements pour obtenir un document ou un service, c’est l’ensemble de l’institution publique qui est perçu négativement. La réforme administrative ne peut donc pas se limiter à la numérisation. Elle doit également concerner les méthodes de travail, la formation des agents, la simplification des procédures et surtout la culture du service public. Le fonctionnaire doit être placé dans une logique de service au citoyen, tandis que le citoyen doit pouvoir connaître clairement ses droits et ses obligations. Cette relation doit reposer sur le respect mutuel et sur l’application transparente de la loi.
La lutte contre la corruption possède également une dimension sociale
Lorsque des ressources publiques sont détournées ou utilisées au bénéfice d’intérêts particuliers, ce sont les citoyens qui supportent indirectement le coût de ces pratiques. Les populations les plus vulnérables sont généralement les premières à en subir les conséquences.
Une administration inefficace, un service de santé insuffisant ou une infrastructure dégradée affectent davantage ceux qui disposent de moins de moyens pour compenser les défaillances du service public. L’assainissement de la gestion publique devient ainsi une question de justice sociale. L’équité suppose que les ressources de l’État soient utilisées dans l’intérêt général et que l’accès aux services publics ne dépende ni des relations personnelles, ni de l’influence, ni de la capacité financière de chacun.
Le Président de la République a également évoqué l’existence de réseaux cherchant à reprendre pied dans les institutions.
Au-delà de la formulation politique, la question de l’influence des réseaux et des intérêts particuliers constitue un véritable enjeu de gouvernance.
L’État de droit implique que les décisions publiques soient prises sur la base de la loi et de l’intérêt général. Aucune personne ou aucun groupe ne devrait pouvoir bénéficier d’un traitement privilégié en raison de ses relations ou de son influence. La rupture avec ces pratiques suppose cependant des procédures claires, des enquêtes rigoureuses et le respect des droits de la défense.
La lutte contre la corruption ne peut être efficace que si elle repose elle-même sur la légalité, la preuve et la responsabilité individuelle.
De la parole à l’accomplissement
Le discours présidentiel insiste désormais fortement sur l’accomplissement. Cette orientation rejoint les nombreuses visites effectuées par Kaïs Saïed dans les régions du pays, souvent sans annonce préalable, au cours desquelles il prend connaissance directement des difficultés rencontrées par les citoyens. Ces déplacements traduisent une volonté de rapprocher le pouvoir central des réalités du terrain. Mais leur véritable portée dépendra de la capacité des administrations concernées à donner suite aux constats effectués. Une visite présidentielle peut permettre de mettre en lumière un problème. Elle ne peut cependant pas, à elle seule, le résoudre. La résolution exige ensuite une chaîne complète d’interventions : décision, financement, exécution, contrôle et évaluation. C’est cette continuité entre le constat et l’action qui permettra de mesurer l’efficacité de cette politique de proximité.
Au fond, la question posée par le Président de la République est celle de la confiance. Les citoyens doivent pouvoir avoir confiance dans les institutions, dans l’administration et dans la capacité de l’État à faire respecter la loi. Cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit à travers des résultats. Lorsqu’une plainte est prise en considération, lorsqu’un service public fonctionne correctement, lorsqu’un projet annoncé est effectivement réalisé et lorsqu’une infraction est sanctionnée conformément à la loi, le citoyen constate que l’État est présent. À l’inverse, lorsque les mêmes problèmes se répètent sans réponse durable, le sentiment d’abandon risque de s’installer.
La réunion de Carthage intervient donc à un moment où le discours présidentiel semble vouloir franchir une nouvelle étape : l’exécution. La lutte contre la corruption, l’amélioration des services publics, la protection des ressources nationales et la satisfaction des revendications des citoyens sont désormais présentées comme les éléments d’une même politique. Il s’agit de restaurer la capacité de l’État à agir, mais également de faire en sorte que cette action profite effectivement à l’ensemble de la population.
Il suppose de renforcer les mécanismes de contrôle, d’améliorer la gouvernance des entreprises publiques, de moderniser l’administration, d’accélérer les projets d’infrastructure et de sanctionner les pratiques illégales lorsqu’elles sont établies. Il exige surtout une culture nouvelle de la responsabilité.
En définitive, le message présidentiel peut se résumer à une exigence simple : l’État doit être jugé sur ce qu’il accomplit. Le démantèlement des réseaux de corruption ne peut donc être une fin en soi. Il doit permettre de libérer les institutions de ce qui entrave leur fonctionnement et de rendre aux citoyens des services publics à la hauteur de leurs droits. La «course contre la montre» évoquée par Kaïs Saïed prend ainsi tout son sens : chaque retard dans la résolution d’un problème prolonge les difficultés vécues par les citoyens. L’enjeu des prochains mois sera donc de transformer les orientations politiques en résultats visibles, durables et équitables. C’est à cette condition que la lutte contre la corruption pourra dépasser le stade du discours pour devenir un véritable instrument de restauration de l’efficacité de l’État et de consolidation de la justice sociale.
