Par Ahmed NEMLAGHI
La rentrée scolaire, universitaire et de la formation professionnelle ne constitue jamais une simple échéance administrative. Elle représente chaque année un rendez-vous national qui mobilise des millions d’élèves, d’étudiants, de stagiaires, de familles et de personnels éducatifs. Elle constitue également un révélateur des capacités de l’État à répondre aux attentes sociales et à anticiper les difficultés qui peuvent surgir sur le terrain.
C’est dans cette perspective qu’un Conseil ministériel restreint s’est réuni vendredi dernier au Palais du gouvernement à La Kasbah, sous la présidence de la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, afin d’examiner l’état d’avancement des préparatifs de la rentrée 2026-2027.
Au-delà des mesures techniques destinées à assurer le démarrage des cours dans de bonnes conditions, cette réunion traduit une volonté plus large : faire de la rentrée une étape du processus de réforme du système éducatif et un instrument de consolidation de la politique sociale de l’État préconisée par le Président de la République, Kaïs Saïed.
L’une des principales mesures annoncées concerne la mobilisation d’une enveloppe supplémentaire de 67 millions de dinars destinée au programme d’aides sociales à l’occasion de la rentrée scolaire et universitaire. Cette enveloppe doit bénéficier prioritairement aux familles pauvres et à revenu limité, confrontées chaque année à une augmentation importante des dépenses liées à la scolarité. Fournitures scolaires, vêtements, transport, restauration et autres dépenses représentent une charge considérable pour de nombreuses familles. Dans ce contexte, les aides financières et en nature constituent un mécanisme de soutien permettant d’éviter que la situation économique des parents ne se transforme en obstacle à la poursuite des études. La gratuité du transport pour les élèves concernés s’inscrit dans la même logique. Dans plusieurs régions, notamment les zones rurales et intérieures, la distance entre le domicile et l’établissement scolaire demeure un facteur pouvant favoriser l’absentéisme ou même l’abandon scolaire.
La politique sociale ne peut donc être dissociée de la politique éducative. Garantir l’accès à l’école suppose également de lever les obstacles économiques et matériels qui peuvent empêcher certains enfants d’y parvenir régulièrement.
La question de l’équité territoriale constitue précisément l’un des enjeux majeurs de cette rentrée. Les difficultés rencontrées par les familles ne sont pas identiques selon les régions. Les établissements des grandes villes ne sont pas confrontés aux mêmes contraintes que ceux des zones rurales ou des régions connaissant un déficit d’infrastructures. Le renforcement des établissements scolaires, l’extension des structures existantes et la création de nouveaux établissements doivent ainsi répondre à une logique de rééquilibrage territorial. La réduction de la surcharge des classes constitue également une priorité. Des classes trop nombreuses compliquent le travail pédagogique, réduisent les possibilités d’accompagnement individualisé des élèves et peuvent affecter la qualité de l’enseignement. L’amélioration de la répartition des élèves entre les établissements apparaît donc comme une mesure de gouvernance autant qu’une nécessité pédagogique.
Le transport scolaire : une question sociale et sécuritaire
Le transport constitue un autre dossier particulièrement sensible. L’État entend mettre en œuvre des programmes anticipatifs visant à renforcer la flotte de transport scolaire et universitaire, améliorer la programmation des trajets et augmenter la capacité de réponse aux besoins. Cette question dépasse largement le simple problème logistique. Dans certaines régions, le transport constitue une condition déterminante de l’accès à l’éducation. Lorsqu’un élève ne dispose pas d’un moyen de transport fiable, régulier et sécurisé, son parcours scolaire peut rapidement devenir difficile. La sécurité routière constitue par ailleurs une préoccupation majeure. Le renforcement de la présence sécuritaire aux abords des établissements et sur les principaux axes empruntés par les élèves et les étudiants vise à réduire les risques d’accidents et à améliorer la protection des jeunes.
Cette approche traduit une évolution importante : l’école ne doit pas être considérée comme un espace isolé, mais comme un environnement qui englobe le trajet effectué par l’élève entre son domicile et son établissement.
La rentrée 2026-2027 accorde également une place importante à la prévention de l’abandon scolaire. Le gouvernement prévoit la mise en œuvre de programmes de prévention et d’insertion sociale ainsi que d’un programme d’éducation tout au long de la vie. La création de centres de défense sociale destinés à accompagner les jeunes ayant quitté l’école s’inscrit dans cette démarche. Le décrochage scolaire constitue en effet un phénomène aux conséquences multiples. Il fragilise l’insertion professionnelle du jeune, augmente le risque de précarité et peut, dans certains cas, favoriser l’exclusion sociale. La réponse ne peut donc pas se limiter à demander aux élèves de rester dans le système éducatif. Il faut identifier les causes de l’abandon : difficultés économiques, problèmes familiaux, éloignement géographique, échec scolaire, environnement social ou absence de perspectives. L’accompagnement individualisé apparaît dès lors comme une nécessité.
L’école, un instrument de justice sociale
Cette orientation rejoint une conception de l’éducation comme l’un des principaux instruments de justice sociale. L’école doit permettre à chaque enfant, quelle que soit son origine sociale ou géographique, d’accéder aux mêmes possibilités de réussite. Lorsque les inégalités économiques déterminent trop fortement les parcours scolaires, le système éducatif risque de reproduire les inégalités au lieu de contribuer à les réduire. Les mesures d’aide annoncées pour la rentrée prennent donc une dimension particulière. Elles ne constituent pas seulement un soutien ponctuel aux familles. Elles participent d’une politique visant à préserver l’égalité des chances. C’est dans cette perspective que la Cheffe du gouvernement a insisté sur la nécessité d’améliorer les conditions offertes aux élèves, aux étudiants, aux stagiaires ainsi qu’aux cadres éducatifs et de formation.
La transformation numérique constitue également un axe important du dispositif. Le développement du système d’information «Vie scolaire» et la généralisation progressive de l’inscription à distance doivent permettre de simplifier les démarches administratives et d’améliorer le suivi du parcours scolaire. La numérisation peut également contribuer à améliorer la gouvernance des établissements. Une meilleure circulation de l’information entre les établissements, les familles et les administrations permet notamment de suivre plus efficacement les absences, les résultats, les changements d’établissement et les différentes étapes du parcours éducatif. Maïs la réussite de cette transformation dépendra également de la capacité à réduire la fracture numérique. La modernisation ne doit pas créer de nouvelles inégalités entre les familles disposant d’un accès facile aux outils numériques et celles qui en sont éloignées. Le numérique doit donc rester un outil au service de l’égalité et non devenir un nouveau facteur d’exclusion.
La réforme du système éducatif ne peut enfin être dissociée des transformations du marché du travail. La formation professionnelle doit notamment permettre aux jeunes d’acquérir des compétences correspondant aux besoins réels de l’économie. Les mutations technologiques, l’intelligence artificielle, la digitalisation et l’évolution des métiers imposent une adaptation constante des programmes. L’enjeu est de ne plus considérer l’éducation comme une simple transmission de connaissances, mais comme la construction progressive de compétences permettant aux jeunes de s’adapter à un environnement professionnel en constante évolution. C’est pourquoi la complémentarité entre enseignement général, enseignement supérieur et formation professionnelle apparaît indispensable.
Le Conseil supérieur de l’éducation comme outil de cohérence
La Cheffe du gouvernement a également insisté sur le rôle du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, présenté comme un pilier essentiel de la cohérence et de la complémentarité des différentes composantes du système éducatif. Cette approche est importante car les réformes éducatives ne peuvent être conduites de manière fragmentée. L’école primaire, l’enseignement secondaire, l’université et la formation professionnelle constituent les différentes étapes d’un même parcours. Toute réforme affectant l’un de ces niveaux produit nécessairement des conséquences sur les autres. Il est donc nécessaire de disposer d’une vision globale permettant de mieux articuler les programmes, les orientations pédagogiques, la formation des enseignants et les besoins du marché du travail.
Un autre aspect du discours gouvernemental concerne la conception des programmes. Selon la Cheffe du gouvernement, ceux-ci doivent être développés selon une vision nationale permettant de préserver la personnalité nationale tout en accompagnant les évolutions scientifiques et technologiques. Cette orientation pose une question fondamentale : comment moderniser l’éducation sans renoncer aux références culturelles et historiques qui constituent l’identité nationale ? La réponse passe probablement par un équilibre entre enracinement et ouverture. L’école doit transmettre l’histoire, la langue, la culture et les valeurs nationales, tout en donnant aux nouvelles générations les moyens de comprendre un monde profondément transformé par les technologies, la mondialisation et les nouvelles formes de communication.
La préparation de la rentrée 2026-2027 révèle ainsi une ambition qui dépasse la seule organisation matérielle du retour en classe. Il s’agit de faire de cette échéance un moment de mise en œuvre progressive d’une réforme plus profonde du système éducatif. La réussite de cette démarche dépendra toutefois de sa capacité à dépasser les annonces et à produire des résultats concrets sur le terrain : moins de classes surchargées, davantage de transport disponible, une meilleure protection des élèves, une diminution du décrochage scolaire, des établissements mieux équipés et une administration plus efficace. La mobilisation de l’ensemble des structures centrales, régionales et locales sera déterminante. Les collectivités et les administrations déconcentrées devront être en mesure d’identifier rapidement les difficultés et d’y apporter des réponses adaptées.
Une rentrée placée sous le signe de l’État social
À travers les mesures annoncées, la rentrée 2026-2027 apparaît finalement comme un test grandeur nature de la politique sociale de l’État.
Les 67 millions de dinars supplémentaires destinés aux familles vulnérables, la gratuité du transport pour les bénéficiaires concernés, les programmes de prévention de l’abandon scolaire, l’amélioration des infrastructures et la transformation numérique traduisent une volonté de placer l’éducation au cœur de la lutte contre les inégalités. Cette orientation rejoint la vision défendue par le Président de la République, Kaïs Saïed, qui présente régulièrement l’éducation, la formation et l’accès aux services publics comme des composantes essentielles de l’État social.
Mais une politique éducative ne se mesure pas uniquement à l’importance des enveloppes budgétaires mobilisées ou au nombre de mesures annoncées. Elle se mesure surtout à ses effets sur la vie quotidienne des élèves, des étudiants, des familles et des enseignants.
La véritable réussite de la rentrée 2026-2027 sera donc celle qui permettra à chaque enfant de prendre le chemin de l’école sans que la pauvreté, l’éloignement, le manque de transport ou les difficultés administratives constituent un obstacle. C’est à cette condition que la réforme éducative pourra réellement devenir un instrument de justice sociale et un levier de construction de l’avenir du pays.
