Par Slim BEN YOUSSEF
Il est des deuils dont on ne revient qu’en partant. Une absence devenue trop vaste pour soi.
S’ouvre une route qui nous enlève à nous-mêmes.
On part.
D’abord, les masques fléchissent. Puis les armures. Puis les visages. Puis les noms. Les kilomètres prennent ce que nous leur abandonnons : les habitudes, les heures, les ombres, les raisons. Ils délient. Ils désarçonnent. Ils ravissent. Ils dépouillent. Et à mesure que le visible ondule, quelque chose d’indécidable en nous renonce à sa forme.
Le désert, je vous dis, a cette étreinte jalouse : il ramène le monde à l’élémentaire, sans souffrir la moindre distraction. Plus rien où accrocher le désir. Plus rien pour détourner la pensée.
Sa sollicitude est lancinante : il expose l’être à la disproportion. Si peu d’homme. Tant de vertige. Tant de démesure. Tant d’effroi. Plus rien ne nous protège de nous-mêmes.
Cette grâce cynique, enfin : il se joue de nos blessures et nous abandonne à leur guérison.
En nous, le quelque chose d’indécidable cède à l’immémorial.
Plus rien à reprocher à l’horizon.
Alors on descend.
De l’immémorial, une silhouette resurgit. Deux solitudes se reconnaissent. Et cette étrange certitude qu’en une seule présence résonnent mille et une vies oubliées. Peut-être nos rencontres obéissent-elles à une mémoire qui nous précède et nous déborde. Et nous appelons amor fati ce dont nous avons perdu la mémoire.
Le désert, figurez-vous, se souvient de bien avant nous. Un monde sans témoin, antérieur au regard, blotti dans la nuit des entrailles. Le traverser ? Éprouver l’obscurité première. Écouter la rumeur des âges. S’y enfoncer seul procure une liberté étrange. Chaque direction devient une réponse dont nous ignorons la question.
Et à mesure que la route fuit, l’indécidable en nous s’allège. Les certitudes. Les bohémienneries. Les anciennes formes. Les déboires.
Et ce deuil.
Cette absence si longtemps portée comme un poids, confiée à l’immensité. Replacée enfin en soi, sans qu’elle soit soi.
Le désert ? Ce qui reste de soi lorsqu’il n’y a plus personne devant qui être quelqu’un.
La route ? Deux lignes qui s’éloignent et finissent par se rejoindre dans l’impossible.
S’y immerger seul, pour en revenir tout entier disponible au monde.
Comme s’il fallait traverser assez de désert pour que l’absence ne fasse plus destin.
