Par Slim BEN YOUSSEF
À quoi reconnaît-on la prospérité ? À l’éclat captif des coffres, à l’opulence des greniers, à la certitude des lendemains ? Qui mesure, dans la fortune d’un pays, la part de beauté, de désir et de sprezzatura qui circule sous la peau de ses habitants ? Que faut-il encore faire sien pour avoir toutes les saisons à soi ? Peut-on prospérer sans consumer le temps, soi-même, l’autre ?
Chaque matin, la Tunisie rajuste sa robe, rassemble ses cheveux, ses survivances, quelques rêves épars. Un carré de soleil glisse sur le carrelage, effleure une tasse de café, s’immobilise au bord d’une facture. Dehors, l’ombre d’un grenadier frémit sur un mur. Il y a dans cette lumière une invitation à rester.
Prospérer ?
Être libre d’habiter ses jours sans que la morsure de la survie en altère la grâce.
Aristote discernait dans l’eudaimonia l’âpre justesse d’une vie accomplie. Épicure débusquait ces appétits que l’abondance aiguise. Voltaire, après tant de naufrages, confiait à Candide un jardin à cultiver. Camus, à Tipasa, recevait du soleil la volupté d’exister.
Combien de liberté faut-il à une existence pour qu’elle devienne habitable ?
Assez pour savourer la chair des heures et trouver la paix de s’y attabler.
Tolstoï posait la question autrement : combien de terre faut-il à un homme ? On pouvait s’approprier toute l’étendue dont on aurait fait le tour avant le couchant. Alors on marche, accélère, dévore l’horizon. Chaque arpent attise la faim du suivant. On revient. On s’effondre. Six pieds de terre suffiront à ensevelir cette faim. Toute une journée à agrandir un lieu qu’on n’habitera jamais.
À fleur de terre, la caresse.
Dans Le Bonheur de vivre, Matisse affranchit cette terre du cadastre. Des corps s’y étendent, s’enlacent, dansent, se reposent ; les couleurs conspirent contre la ressemblance. La Tunisie voudrait épouser cette toile, laisser tomber sa robe et ses résiliences. Il faut à la félicité un paysage hospitalier, à la chevelure l’indolence de se dénouer, aux songes assez d’avenir pour prendre racine.
La joie de vivre ? Garder aux secondes ordinaires leur part de fête.
L’accomplissement ? Trouver dans la doublure des heures de quoi devenir.
La liberté ? Rester par désir. Partir par ivresse d’ailleurs. Faire de cette latitude une jouissance commune.
Et l’attachement ?
Jusqu’à l’étreinte. Habiter une patrie avec la délicatesse d’un amour. Y coucher ses phrases, ses insomnies, ses audaces.
Une eurythmie souveraine : la liberté d’aimer sa patrie sans avoir à lui sacrifier son avenir.
