Par Ahmed NEMLAGHI
Prenant part à la célébration de la Journée de l’Europe organisée par la Délégation de l’Union européenne en Tunisie, le ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, Mohamed Ali Nafti, a livré un discours à forte portée politique et stratégique sur l’avenir des relations tuniso-européennes.
À travers son intervention, le chef de la diplomatie tunisienne a plaidé en faveur d’une refonte progressive du partenariat entre la Tunisie et l’Union européenne, estimant que les équilibres ayant présidé à la signature de l’Accord d’association de 1995 ne correspondent plus aux réalités économiques, géopolitiques et sociales actuelles.
Les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, s’inscrivent ainsi dans une orientation diplomatique désormais clairement assumée par les autorités tunisiennes sous l’impulsion du Président de la République, Kaïs Saïed. Depuis son accession au pouvoir, il insiste de manière constante sur la nécessité de préserver la souveraineté nationale dans toutes les dimensions des relations extérieures de la Tunisie, qu’elles soient politiques, économiques ou sécuritaires. Cette approche repose sur une conception des relations internationales, fondée sur le respect mutuel, l’égalité entre les États et le refus de toute forme d’ingérence dans les choix internes des nations. Dans cette perspective, les partenariats conclus avec les puissances étrangères ou les organisations internationales sont appelés, selon les autorités tunisiennes, à évoluer vers des rapports davantage équilibrés, tenant compte des intérêts stratégiques et des priorités nationales de chaque partie.
Dans un contexte international marqué par l’accélération des mutations économiques, les tensions géopolitiques en Europe et au Moyen-Orient, ainsi que les profondes transformations énergétiques et technologiques, le ministre a considéré que le cadre actuel de coopération nécessite une réévaluation afin de mieux prendre en compte les intérêts et les priorités de chaque partie.
Un accord d’association jugé dépassé face aux mutations mondiales
Le ministre a souligné que l’Accord d’association conclu il y a plus de trois décennies avait constitué une étape importante dans le rapprochement entre la Tunisie et l’Union européenne. Toutefois, il a estimé que les évolutions intervenues depuis sa signature imposent aujourd’hui une adaptation en profondeur des mécanismes de coopération économique et commerciale. Les transformations de l’économie mondiale, la reconfiguration des chaînes de production internationales, ainsi que les conséquences économiques et sécuritaires des conflits régionaux ont profondément modifié les équilibres qui prévalaient lors de la conclusion de cet accord. Dans cette perspective, il est indispensable d’engager un rééquilibrage du partenariat euro-tunisien afin de construire une relation davantage fondée sur la réciprocité des intérêts et sur une meilleure prise en considération des priorités nationales tunisiennes. D’où la nécessité, selon le ministre, d’améliorer l’accès des produits tunisiens au marché européen, de renforcer les investissements à haute valeur ajoutée et d’encourager une intégration plus poussée de la Tunisie dans les chaînes de valeur internationales. Il a également insisté sur l’importance du soutien européen aux grands chantiers engagés par la Tunisie dans les domaines de la transition énergétique et de la transformation digitale, considérés comme des leviers essentiels pour renforcer la compétitivité de l’économie nationale et favoriser une croissance plus durable.
Une relation appelée à devenir plus équilibrée
Tout en rappelant l’attachement de la Tunisie aux fondements historiques de son partenariat avec l’Union européenne, Mohamed Ali Nafti a souligné que cette relation devait évoluer vers un modèle plus équilibré et plus équitable.
Dans un contexte où plusieurs pays du Sud cherchent à redéfinir leurs relations économiques avec leurs partenaires traditionnels, il est nécessaire de construire une coopération davantage respectueuse des choix souverains de chaque État et des spécificités nationales. D’où l’idée d’un partenariat rénové, reposant non seulement sur les échanges commerciaux, mais également sur une vision stratégique commune capable de répondre aux défis contemporains, notamment en matière de sécurité énergétique, de développement technologique, de mobilité et de stabilité régionale. Cette volonté de rééquilibrage s’inscrit également dans une approche plus large visant à renforcer la place de la Tunisie dans les dynamiques économiques euro-méditerranéennes, alors que la concurrence internationale pour l’attraction des investissements et des compétences devient de plus en plus forte.
Le capital humain tunisien au cœur des attentes
Une large partie de l’intervention du ministre a été consacrée à la question du capital humain tunisien, présenté comme l’un des principaux atouts stratégiques du pays. En effet, des milliers de compétences tunisiennes installées en Europe contribuent activement au développement économique, scientifique et technologique de leurs pays d’accueil, tout en conservant des liens étroits avec la Tunisie. Dans ce contexte, le ministre a exprimé le souhait de voir le partenariat tuniso-européen mieux valoriser cette richesse humaine à travers des politiques de mobilité plus ouvertes et plus adaptées aux besoins des jeunes diplômés, des chercheurs, des entrepreneurs et des créateurs tunisiens. D’où la nécessité d’alléger les procédures de délivrance des visas au profit des étudiants, universitaires, artistes et porteurs de projets, estimant qu’une circulation plus fluide des compétences pourrait constituer un facteur important de rapprochement économique, scientifique et culturel entre les deux rives de la Méditerranée. Bref, une meilleure mobilité permettrait de renforcer les échanges d’expertise, de favoriser les transferts de compétences et d’accompagner l’intégration de la Tunisie dans les secteurs technologiques et innovants à forte valeur ajoutée.
Migration : Tunis réaffirme ses lignes rouges
La question migratoire a également occupé une place importante dans l’intervention du ministre tunisien. Mohamed Ali Nafti a réaffirmé l’attachement de la Tunisie à une approche globale et équilibrée de la gestion des flux migratoires, fondée sur le principe de responsabilité partagée entre les pays d’origine, de transit et de destination.
Il a insisté sur la nécessité de développer davantage les voies de migration légale et de renforcer la coopération internationale dans la lutte contre les réseaux de traite et de trafic de migrants, qui exploitent la vulnérabilité des candidats à l’émigration clandestine.
Le ministre a toutefois rappelé avec fermeté le refus de la Tunisie de se voir attribuer le statut de pays de transit ou d’installation durable des migrants en situation irrégulière. Cette position, régulièrement réaffirmée par les autorités tunisiennes ces dernières années, s’inscrit dans une volonté de préserver les équilibres économiques et sociaux internes du pays.
Dans le même temps, il a exprimé le soutien de la Tunisie aux programmes de retour volontaire assisté, présentés comme une solution plus respectueuse de la dignité humaine et des droits fondamentaux des migrants en situation de vulnérabilité.
Cette approche vise, selon les autorités tunisiennes, à concilier impératifs sécuritaires, considérations humanitaires et respect des engagements internationaux en matière de droits humains.
Une nouvelle dynamique euro-méditerranéenne espérée
Abordant la dimension régionale du partenariat avec l’Union européenne, le ministre des Affaires étrangères a salué les initiatives visant à insuffler une nouvelle dynamique à la coopération méditerranéenne.
Il a notamment évoqué le Pacte pour la Méditerranée, considéré comme un cadre susceptible de favoriser l’émergence de projets structurants dans plusieurs domaines stratégiques, notamment les infrastructures, l’énergie, l’environnement, l’économie numérique et la formation.
Selon lui, la région méditerranéenne fait aujourd’hui face à des défis communs qui nécessitent des réponses concertées, qu’il s’agisse des questions climatiques, des enjeux énergétiques, des déséquilibres économiques ou des pressions migratoires.
Dans ce contexte, Mohamed Ali Nafti a exprimé l’espoir de voir se développer des projets durables et multidisciplinaires capables de renforcer l’intégration régionale et de promouvoir une croissance plus équilibrée entre les deux rives de la Méditerranée.
Le ministre a également mis l’accent sur l’importance de la stabilité régionale comme condition essentielle au développement économique et à l’attraction des investissements internationaux.
Démocratie, souveraineté et respect des institutions
Sur le plan politique, le chef de la diplomatie tunisienne a tenu à rappeler que l’engagement démocratique de la Tunisie procède d’un choix national souverain, enraciné dans les institutions de l’État et dans les aspirations du peuple tunisien à la dignité, à la justice sociale et à la stabilité.
La Constitution tunisienne consacre en effet, l’attachement du pays aux valeurs universelles des droits de l’Homme et aux libertés fondamentales. Toutefois, l’exercice des droits et libertés doit s’inscrire dans le respect de la loi et des institutions de l’État.
À travers cette mise au point, les autorités tunisiennes semblent vouloir réaffirmer leur attachement à une conception de la souveraineté nationale fondée sur le refus des ingérences extérieures dans les choix politiques internes du pays.
Cette position intervient dans un contexte où les relations entre Tunis et certains partenaires occidentaux ont parfois été marquées par des divergences autour des questions institutionnelles et des évolutions politiques internes observées ces dernières années.
Vers une redéfinition progressive du partenariat
Au-delà des déclarations diplomatiques, l’intervention de Mohamed Ali Nafti traduit la volonté des autorités tunisiennes d’ouvrir une nouvelle phase dans les relations avec l’Union européenne.
La Tunisie cherche désormais à faire évoluer son partenariat avec Bruxelles vers une logique davantage orientée vers le co-développement, l’investissement productif, le transfert technologique et la valorisation du capital humain, tout en préservant ses équilibres souverains et ses priorités nationales.
Cette orientation s’inscrit dans la vision défendue par le Président de la République, Kaïs Saïed, qui place la souveraineté nationale, l’indépendance de la décision tunisienne et l’équilibre des relations internationales au cœur de la politique extérieure du pays. À travers cette approche, Tunis affirme sa volonté de construire des partenariats fondés sur le respect mutuel, la non-ingérence et l’égalité entre les États, loin de toute logique de dépendance ou de rapports asymétriques. Dans cette perspective, les autorités tunisiennes entendent promouvoir une diplomatie davantage axée sur la diversification des partenariats économiques et stratégiques, tout en veillant à préserver les intérêts supérieurs de l’État, ainsi que sa capacité souveraine à définir librement ses choix politiques, économiques et sociaux.
