Par Slim BEN YOUSSEF
La Berlinale 2026 s’est tenue à découvert. Le réel ne laissait guère de marge : il pesait, cognait aux portes des salles. Sur les écrans comme dans les tribunes, une même pulsation s’est imposée : celle d’un monde à vif, où les fractures du présent déplacent les seuils moraux autant qu’esthétiques. La cause palestinienne, dans l’immédiat après le génocide historique de Gaza, a traversé le festival comme une ligne de faille active. Le tempo s’est imposé, avant même les récits.
Le contraste avec le discours inaugural n’en est que plus saisissant. Wim Wenders, président du jury, a ouvert la Berlinale par un plaidoyer hésitant pour un cinéma du retrait. Une morale de la distance, du pas de côté, face au vacarme du monde. Le propos, balbutiant, est apparu décalé à l’écoute, disant un rapport ancien au temps, wendersien : filmer sans corriger, maintenir la durée, laisser le monde advenir à l’écran. Une parole fragile, quasi naïve, prononcée au moment même où ce luxe cesse d’aller de soi. Après Gaza, le cinéma de la distance se trouve exposé à une suspicion nouvelle : celle de l’insuffisance morale.
Le palmarès, lui, a parlé autrement. Assuré, frontal. Des films qui affirment, désignent, concluent, assument. Des œuvres où la position morale est rarement équivoque, où le cinéma prend le réel à partie, parfois à bras-le-corps, parfois à bout de souffle. La contemplation s’émousse, la parole avance. L’ambiguïté quitte l’image, la nuance se dissout. Le geste cinématographique devient résistance, engagement, dénonciation. Le temps presse, le palmarès répond.
Trois films primés condensent ce revirement. Yellow Letters, Ours d’or, tend son récit vers l’énoncé, lettre et preuve confondues, frontal dans sa mise en cause du pouvoir. Autre film turc, Kurtuluş, Grand Prix du Jury, enferme personnages et spectateur dans un espace politique irrespirable, où chaque geste devient calcul et chaque silence menace. Chronicles from the Siege, meilleur premier film, capte l’urgence à nu en filmant depuis l’intérieur du siège de Gaza : une condition d’existence, une caméra qui survit.
Le contraste est net, quasi structurel. Entre un discours inaugural appelant à la « retenue » et un palmarès gouverné par l’urgence, Berlin a marqué un temps. Pusillanimité pour le moins évitable.
Faut-il s’en étonner ? À peine. Reste qu’un seuil a été franchi : le cinéma peut-il encore hésiter quand l’époque somme de choisir ? La distance morale devient difficilement tenable.
Après Gaza, l’urgence du monde fait condition. Et c’est peut-être la dernière honnêteté du cinéma.
