Par Mondher AFI
La prise de parole du président de l’Assemblée des représentants du peuple lors de la 152e Assemblée de l’Union interparlementaire, tenue à Istanbul le 17 avril 2026, s’inscrit dans un moment de densification des tensions internationales, marqué par la simultanéité de crises armées, de mutations technologiques et de recompositions géopolitiques. Loin de constituer un simple exercice de diplomatie parlementaire, cette intervention se révèle être un vecteur discursif dense, révélateur d’une architecture conceptuelle plus profonde, celle de la vision du Président Kaïs Saïed.
Il convient de lire ce discours non pas à travers une juxtaposition de positions conjoncturelles, mais à travers l’expression d’un paradigme cohérent articulé autour de trois axes fondamentaux : la souveraineté en tant que principe organisateur, le droit international en tant qu’espace de tension et de redéfinition et la centralité du peuple en tant que sujet politique et historique.
Cette formulation s’inscrit dans un cadre théorique croisant le décisionnisme de Carl Schmitt, où la souveraineté se révèle dans la décision en situation d’exception, et les approches sociologiques de l’État. Elle entre en tension avec le normativisme de Hans Kelsen, qui privilégie l’autonomie des normes, tout en rejoignant Max Weber dans l’idée d’une souveraineté fondée sur la légitimité et la capacité effective d’agir. Ainsi, la souveraineté apparaît comme un point d’articulation entre décision politique, ordre juridique et rapports de pouvoir. Cependant, la pensée de Kaïs Saïed ne se contente pas de reprendre ce schème décisionniste, elle le déplace vers une problématique contemporaine marquée par la complexité des interdépendances globales. La souveraineté y est redéfinie comme une capacité effective — et non simplement proclamée — à préserver une autonomie décisionnelle dans un environnement international caractérisé par des contraintes multiples : asymétries de puissance, pressions économiques, normes transnationales et logiques d’ingérence parfois dissimulées sous des justifications humanitaires ou sécuritaires.
Le discours prononcé à Istanbul donne une traduction empirique de cette conception. La dénonciation des atteintes à l’intégrité territoriale et le refus des interventions extérieures ne relèvent pas d’un réflexe défensif ou d’un repli souverainiste classique, ils s’inscrivent dans une posture plus nuancée que l’on peut qualifier de «souveraineté relationnelle». Cette notion implique que l’État ne se définit pas par son isolement, mais par sa capacité à entrer dans des relations internationales maîtrisées, où la coopération ne saurait se faire au prix d’une dilution de la volonté politique nationale.
La souveraineté comme matrice de lecture du monde
Dans cette perspective, la souveraineté devient une ressource stratégique, négociée dans l’interaction, et non un absolu figé. Elle suppose une dialectique permanente entre ouverture et maîtrise, entre engagement et vigilance. Ce positionnement se rapproche, sur le plan théorique, de certaines intuitions de Jean Bodin, qui concevait la souveraineté comme une puissance certes absolue dans son principe, mais encadrée dans son exercice par des formes d’ordre et de rationalité. Chez Bodin, l’absolu n’est pas synonyme d’arbitraire, il renvoie à une autorité ultime structurante, condition de la cohérence politique.
Transposée dans le contexte contemporain, cette lecture permet de comprendre que la Tunisie, telle que pensée dans la vision présidentielle, ne cherche pas à se soustraire aux normes internationales ni à contester l’existence d’un ordre global. Elle ambitionne plutôt d’en reconfigurer les modalités d’inscription, en refusant les logiques hiérarchiques implicites qui transforment souvent le droit international en instrument de domination différenciée.
D’un point de vue sociologique, cette approche peut être interprétée comme une tentative de rééquilibrage symbolique et matériel dans un système international structuré par des rapports de pouvoir inégaux. Elle renvoie à ce que certains analystes décrivent comme une quête de «reconnaissance» des États périphériques, non seulement en tant qu’acteurs juridiques, mais en tant que sujets politiques pleinement légitimes, capables de produire leurs propres normes et de défendre leurs intérêts dans un cadre multilatéral.
Ainsi, la souveraineté, dans cette perspective, cesse d’être un simple attribut étatique pour devenir un processus — un travail politique constant visant à maintenir une capacité d’auto-détermination dans un monde où les marges de manœuvre sont continuellement redéfinies. C’est précisément dans cette tension entre contrainte et autonomie que se déploie la vision de Kaïs Saïed, conférant à la position tunisienne une portée à la fois théorique et stratégique, bien au-delà de son inscription conjoncturelle dans les débats internationaux.
Le droit international : entre normativité proclamée et instrumentalisation
L’un des éléments les plus saillants du discours réside dans la tension qu’il met en lumière entre l’universalité proclamée du droit international et sa mise en œuvre sélective. Cette problématique, largement étudiée par Hans Kelsen dans sa théorie du droit pur, est ici réinvestie dans une perspective critique.
La référence explicite à l’Organisation des Nations unies et à la nécessité de faire respecter sa Charte traduit une double dynamique : d’une part, une reconnaissance de la centralité du cadre multilatéral, d’autre part, une dénonciation implicite de son dysfonctionnement structurel, notamment au niveau du Conseil de sécurité.
Dans la vision de Kaïs Saïed, le droit international ne peut conserver sa légitimité qu’à condition d’échapper à la logique des rapports de force asymétriques. Cette position rejoint les critiques formulées par Jürgen Habermas, qui appelait à une «constitutionnalisation du droit international» fondée sur des principes de rationalité communicationnelle et de délibération inclusive.
Toutefois, la position défendue par le Président Kaïs Saïed se distingue d’une approche évolutive et progressive des institutions internationales en ce qu’elle met l’accent sur les limites structurelles du système actuel de sécurité collective, estimant que ses mécanismes ne parviennent plus à garantir l’effectivité réelle des normes qu’ils proclament. La critique ne porte donc pas uniquement sur des dysfonctionnements ponctuels, mais sur une insuffisance plus profonde liée à la capacité même de ces dispositifs à réguler des conflits de plus en plus complexes et asymétriques. Dans ce contexte, la question des transformations contemporaines de la guerre devient centrale, notamment à travers les analyses de Mary Kaldor sur les «nouvelles guerres», caractérisées par leur hybridité, leur inscription dans les espaces urbains et la porosité croissante entre acteurs étatiques et non étatiques. Ces mutations fragilisent les catégories classiques du droit international humanitaire, historiquement construites autour des Conventions de Genève, et rendent leur application plus difficile dans des environnements opérationnels fragmentés. Dès lors, l’exigence d’adaptation du droit ne signifie pas une rupture avec ses fondements normatifs, mais une volonté de préserver leur pertinence face à des réalités en constante recomposition. Cette perspective rejoint, dans une certaine mesure, les analyses de Michel Foucault, selon lesquelles le droit ne peut être compris indépendamment des rapports de pouvoir qui le traversent et en conditionnent l’application, ce qui impose une réévaluation continue de ses mécanismes afin d’éviter qu’ils ne se figent en instruments de reproduction des déséquilibres existants.
La question palestinienne : un invariant normatif et politique
Le soutien réaffirmé à la cause palestinienne s’inscrit dans une lecture exigeante du droit international, où cette question dépasse le cadre d’une position diplomatique classique pour devenir un révélateur de la cohérence — ou des contradictions — de l’ordre international contemporain. La dénonciation des violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme y est formulée non seulement comme un acte de solidarité politique, mais surtout comme une exigence de conformité entre les principes universels proclamés et leur application réelle. Dans cette perspective, la référence à la pensée d’Edward Said permet de mettre en lumière le caractère structurel des déséquilibres normatifs qui traversent le système international. C’est dans ce cadre analytique que s’inscrit la position défendue par le Président Kaïs Saïed, laquelle confère à cette prise de position une dimension éthique et critique, en insistant sur l’écart persistant entre universalité des principes et sélectivité de leur mise en œuvre, au-delà des considérations strictement géopolitiques. Parallèlement, la participation active aux travaux de l’Union interparlementaire traduit une volonté de réinvestir les espaces parlementaires internationaux comme lieux de production normative et de revitalisation du politique. Dans un contexte marqué par la montée des exécutifs et l’affaiblissement relatif des instances représentatives, cette orientation réaffirme le rôle du parlementarisme comme espace de délibération substantielle et de construction collective du sens politique. Elle rejoint, sur un plan théorique, les analyses de Hannah Arendt, pour qui la politique ne se réduit pas à l’administration du réel, mais se fonde sur l’action et la parole publiques. Ainsi, la prise de parole analysée dépasse l’expression d’une position nationale pour s’inscrire dans une dynamique plus large de reconfiguration des espaces discursifs internationaux, où les acteurs parlementaires participent à la redéfinition progressive des normes, des équilibres et des logiques de légitimation du système international contemporain.
Projection systémique et repositionnement stratégique
Ce qui se dégage de cette intervention, c’est une approche profondément systémique des relations internationales, qui rompt avec les lectures fragmentaires pour articuler de manière cohérente les niveaux national, régional et global. Dans cette perspective, l’action de l’État ne se comprend plus comme une simple réaction aux contraintes extérieures, mais comme une capacité à inscrire ces contraintes dans une stratégie d’ensemble, où la continuité historique nourrit la projection vers l’avenir. Une telle lecture n’est pas sans rappeler les analyses d’Immanuel Wallerstein sur le système-monde, selon lesquelles les dynamiques internes des États ne peuvent être dissociées des structures globales qui les traversent et les conditionnent.
La Tunisie y apparaît ainsi comme un acteur lucide quant à sa position dans les hiérarchies internationales, mais résolument engagé dans une logique de transformation de cette position en ressource stratégique. Ce repositionnement passe notamment par une articulation étroite entre cohérence interne et crédibilité externe : la consolidation des institutions, la poursuite du processus démocratique et la redéfinition des modalités de gouvernance ne sont pas envisagées comme des ajustements dictés de l’extérieur, mais comme les conditions d’une souveraineté effective et d’une parole internationale audible. Dans cette optique, la normativité internationale n’est ni rejetée ni subie, elle est réinterprétée à partir des réalités historiques et sociales propres, dans une dynamique d’appropriation critique. L’intervention à la 152e Assemblée de l’Union interparlementaire traduit ainsi une volonté de dépasser les logiques d’alignement ou de marginalisation pour proposer une voie fondée sur l’équilibre entre principes et pragmatisme. Face à un ordre international fragilisé par l’érosion des règles et la prévalence des rapports de force, cette posture esquisse une redéfinition du rôle des États : non plus de simples exécutants d’un système asymétrique, mais des acteurs capables de contribuer à sa recomposition, en réaffirmant les fondements du droit international.
